Énoncés usuels plurifonctionnels :

conventions linguistiques et sémantique fonctionnelle



(1999) Revue d'Etudes françaises, Budapest, 4, 51-66.

Introduction




L'élaboration d'un dictionnaire pragmatique d'énoncés (à quoi servent les énoncés ?) suscite une vaste problématique dont l'établissement d'une nomenclature et la définition fonctionnelle de chaque énoncé sont les axes majeurs. Nous voudrions aborder ici, après avoir exposé un modèle d'ensemble pour l'analyse des fonctions (§§ 1-3) (modèle qui inclut un critère pour l'établissement d'une nomenclature d'énoncés usuels, cf. § 3), la question des énoncés qui sont plurifonctionnels dans le sens où ils présentent des particularités telles que (entre autres) :

— la fonction d'usage de l'énoncé n'est pas la fonction pour laquelle il est marqué : la question De quoi j'aurais l'air ? ne demande pas à l'allocutaire de me dire de quoi j'aurais l'air (§ 4) ;

— l'énoncé est utilisé soit avec la fonction pour laquelle il est marqué, soit avec une fonction différente : la question Quel âge tu as ? s'emploie soit pour demander l'âge, soit pour reprocher un comportement régressif (§ 5) ;

J'en ai assez, jugement de valeur positive ou négative selon les emplois, peut, de plus, inciter, lorsqu'il s'agit d'une valeur négative, à faire en sorte que la situation cesse d'être de valeur négative (§ 8).

Cet article a pour objet, en privilégiant une classe d'énoncés, que l'on délimitera par leur caractère "usuel" et par un certain type de contenu sémantique, de présenter quelques hypothèses sur les variables qui peuvent rendre compte des cas où un même énoncé peut avoir alternativement ou cumulativement plus d'une fonction.



1. La fonction illocutoire des énoncés



Le terme de fonction s'utilise en linguistique au sens de "être fonction de", qui marque une dépendance dans la variation d'un élément , et au sens de "avoir une fonction". Ce dernier sens renvoie notamment à la notion de fonction syntaxique des éléments composants de la phrase, ainsi qu'aux fonctions du langage telles que les ont dégagées Bühler (1934) ou Jakobson (1963). En ce qui concerne le niveau de l'énoncé, la tradition s'est focalisée, depuis Aristote, sur la problème de la vérité dans les énoncés assertifs, au détriment des autres "modalités de phrase" que sont la question, l'impératif , la supposition. Il faut attendre Austin (1962) pour que l'emporte l'idée que les énoncés réalisent des "actes de langage illocutoires", dont certains seulement ont à voir avec la vérité.

Ces actes ou fonctions illocutoires sont caractérisés par un mode de réalisation spécifique : ce sont des actes qui sont réalisés en disant — par le seul fait de dire — qu'on les réalise. Austin découvre cette propriété en s'intéressant à des "énoncés performatifs explicites" comme Je baptise ce vaisseau le 'Queen Elizabeth' , dont la réalisation linguistique, quasi magique, suppose néanmoins, pour être valide, l'existence d'institutions extra-linguistiques et un pouvoir institutionnel conféré à l'agent, voire certaines circonstances plus ou moins rituelles. Dans un deuxième temps Austin s'aperçoit non seulement qu'il existe des énoncés performatifs explicites réalisant des actes purement linguistiques (Je t'avertis que le taureau va foncer réalise un acte d'avertissement), mais encore que tout énoncé réalise — et le plus souvent autrement que par un énoncé performatif explicite — un acte illocutoire (Le taureau va foncer comme avertissement). En particulier la plupart des énoncés réalisent des actes illocutoires littéraux grâce aux marques formelles (segmentales et/ou suprasegmentales) des modalités de phrase.

Il faut bien distinguer, avec Austin, entre l'illocutoire, qui est un acte linguistique réalisé dans le fait de dire, et le perlocutoire, réalisé par le fait de dire, qui rend compte des effets des actes illocutoires (mais aussi bien des effets de leurs composants "locutoires" ) sur l'allocutaire et le locuteur lui-même . Cela étant, on posera la question : qu'est-ce que peut faire un énoncé ? (en écartant la question de savoir ce qu'il peut causer).

Si l'on s'en tient aux premières typologies des actes illocutoires proposées par Austin puis par Searle (1976) , on distinguera (dans les termes de ce dernier) des actes "représentatifs" (dire qu'il pleut), "commissifs" (promettre de venir), "directifs" (demander de venir), "expressifs" (expressions de sentiment : féliciter, remercier, …) et "déclaratifs" (baptiser).

Il semble que l'intelligibilité des actes de langage et leur classification aient à gagner si, au lieu de les aborder par ce qui serait la particularité de leur mode de réalisation (l'énoncé performatif explicite) et par l'analyse de leurs conditions de réussite , on essayait de les inclure dans une conception globale de l'action humaine, dont la particularité est d'être motivée, et qui est elle-même en rapport d'intersection avec les lois de l'action naturelle.



2. L'acte humain dans sa fonction de réaction à un motif



Si on qualifie de génétique la fonction d'un état de choses (le foncteur) qui modifie un autre état de choses ou un être (le foncté), la modification peut porter sur le potentiel ou sur le réel d'un foncté, naturel ou institutionnel.

Les états de choses affectant le potentiel d'un état de choses naturel ou institutionnel en sont les conditions de faisabilité matérielles. Les états de choses fonctés humains dynamiques volontaires (les actes) ont, en outre, des conditions de faisabilité éthiques et des conditions d'incitation ou motifs . Avec les conditions de succès, qui garantissent les conséquences d'un acte, ces conditions d’action constituent les conditions préparatoires, nécessaires mais non suffisantes, de la réalisation d'un acte.

Pour s'en tenir aux cas les plus simples, les causes modifient ce qui est naturel, les actes illocutoires modifient les institutions, linguistiques ou non. On parlera ici des conditions de réalisation d'un acte, nécessaires et suffisantes pour que l'acte soit réel.

Il y a une différence fondamentale entre les fonctions génétiques naturelles et les fonctions génétiques spécifiquement humaines : comprendre une fonction génétique naturelle observée, c'est reconstruire une chaîne de causalités déterminantes dont elle est l'aboutissement ; l'action humaine, parce qu'elle est réputée volontaire, a pour complément nécessaire — c'est le discours qui le montre — la motivation, sans laquelle elle est réputée inintelligible. L'acte humain doit être rationnel, raisonnable, c’est-à-dire avoir une raison, une motivation à laquelle on puisse le rapporter, qui réponde à la question du pourquoi ? de l'acte, mais qui n'en est qu'une condition préparatoire, contrairement à la cause naturelle, qui est la condition de réalisation de son effet, et que l'acte humain peut utiliser comme moyen.



En quoi un état de choses peut-il motiver un acte ? Un état de choses tient sa fonction de motivation soit d'une valeur qui lui est reconnue, soit d'une convention qui crée de toutes pièces entre tel état de choses et tel acte un lien de motivation.

Les valeurs qui peuvent donner à un état de choses une fonction de motivation sont les valeurs hédoniques, éthiques et techniques ainsi que les valeurs cognitives qui, elles, concernent la vérité des représentations et la connaissance des états de choses et de leurs déterminations (quis ?, quid ?, ubi ?,…)

Les conventions de motivation sont catégoriques lorsqu'elles s'appliquent en dehors de toute circonstance particulière ("il faut être poli"), et hypothétiques dans le cas contraire : le feu rouge comme motif pour stopper son véhicule.

La valeur et la convention rendent compte de l'établissement des relations de motivation mais n'expliquent pas ce qu'est la motivation elle-même : motiver un acte c'est lui conférer une valeur programmatique positive, du type de celles que peuvent exprimer les verbes modaux vouloir, devoir, falloir.

Reste alors à expliquer pourquoi un état de choses motive tel acte plutôt qu'un autre. La convention du feu rouge est sans doute arbitraire . Les conventions demandent à être respectées. Ce que motivent les états de choses évalués ce sont des actes qui aient une valeur de même signe par rapport à ces états de choses que celle de la valeur qui leur est attribuée : un état de choses de valeur positive motive un acte qui lui soit favorable, et inversement. En d'autres termes, la fonction de motivation, qui va d'un état de choses à un acte, a nécessairement pour complémentaire une fonction de réaction, qui va de l'acte motivé à son motif. Les fonctions réactives de valeur positive par rapport à leur motif sont dites fonction de participation, celles de valeur négative, fonctions d'opposition.

Soit le fait (l'état de choses) qu'il pleut. Il peut lui être attribué une valeur négative par le promeneur dans la mesure où il n'a pas envie de se faire mouiller. La pluie, de valeur négative (hédonique en ce qu'être mouillé serait par hypothèse désagréable), donne une valeur programmatique positive à l'acte "prendre son parapluie", qui s'oppose à son motif (non pas directement mais à ses conséquences, qu'il prévient).

Deux types de réactions peuvent être dégagés des relations motif / acte individuelles réalisées ou représentées dans le discours, selon la nature de leur rapport à ce qui les motive, que ce rapport s'évalue en termes de participation ou d'opposition : une fonction génétique, qui modifie le potentiel ou le réel d'un état de choses ou d'un être, que l'on appellera, pour y spécifier qu'elle est le fait d'actes humains motivés, la fonction d'intervention , et une fonction sans aucun équivalent dans la nature, qui est la simple fonction d'évaluation. L'intervention concernant la connaissance (intervention cognitive) vise à accroître la connaissance (participation) et à diminuer l'ignorance (opposition) ; l'intervention concernant la réalité elle-même, ou intervention réaliste, se stratifie selon qu'elle agit sur les motifs eux-mêmes, leur conditions, leurs conséquences, ou leurs actants.



3. Énoncé et action



Une occurrence d'énoncé est le produit d'un acte d'énonciation qui, en tant qu'acte, doit pouvoir être rapportée à un motif, le motif (simple ou complexe) de l'énonciation de cet énoncé, et doit pouvoir s'analyser comme une réaction par rapport à ce motif ; on définira alors comme motif d'énonciation nécessaire d'un énoncé le plus précis motif d'énonciation commun à tous ses emplois possibles, et, de là, on pourra considérer comme usuels et pouvant entrer dans la nomenclature d'un dictionnaire pragmatique l'ensemble des énoncés qui ne contiennent pas une représentation du motif d'énonciation nécessaire auquel ils sont pragmatiquement "liés".



3.1. Fonction propositionnelle et fonction réactive de l'énoncé en tant qu(e représentation d)'état de choses

Les énoncés, en tant qu'états de choses réalisés, réalisent certaines fonctions par la vertu d'une convention linguistique . La plupart représentent des états de choses, qui peuvent eux-mêmes avoir des fonctions.

La notion de "représentation" d'un état de choses à mettre ici en oeuvre ne se limite pas à l'assertion : il faut l'entendre au sens faible, où un mot représente quelque chose. Si l'on se place dans le cadre de l'énoncé performatif explicite, composé d'un préfixe illocutoire et d'un contenu propositionnel, c'est le contenu propositionnel qui est le lieu de la représentation. Pour reprendre l'exemple de Searle (/1969/ 1972 : 59), il y a le même contenu propositionnel, la même représentation de l'état de choses "Jean fume beaucoup" dans Jean fume beaucoup, Jean fume-t-il beaucoup ?, Fume beaucoup, Jean !. La modalité de phrase est la fonction (illocutoire), interne à l'énoncé, de certaines marques morphosyntaxiques sur le contenu propositionnel : on l'appellera fonction propositionnelle . À chacune correspond un motif d'énonciation par défaut et une fonction réactive par défaut de l'énoncé : on asserte qu'il pleut parce qu'on croit qu'il pleut, pour faire savoir qu'il pleut, on demande s'il pleut parce qu'on désire savoir s'il pleut, pour inciter l'allocutaire à dire s'il pleut ; on demande de venir parce qu'on désire que l'allocutaire vienne, pour l'inciter l'allocutaire à venir. La fonction réactive de tels énoncés (Il pleut, Il pleut ?, Viens), dont on peut dire qu'ils ne sont pas "usuels", est égale à leur fonction propositionnelle.

Or, l'état de choses représenté dans le contenu propositionnel peut avoir, naturellement ou par convention extralinguistique , une certaine fonction génétique (en particulier, un énoncé peut représenter un état de choses ayant une fonction de motivation pour un certain acte) : c'est alors la fonction de l'état de choses représenté qui va permettre de calculer une fonction réactive de l'énoncé par rapport à son motif d'énonciation, fonction qui va s'ajouter à sa fonction par défaut (si le fait qu'il pleut est un motif pour prendre son parapluie, dire Il pleut inciterait à intervenir en s'opposant aux conséquences de la pluie (se faire mouiller) en prenant son parapluie, au lieu de ne faire qu'informer qu'il pleut). La fonction réactive de l'énoncé se calcule ici à partir de la sémantique fonctionnelle de son contenu.

On observe des énoncés dont le contenu n'a pas de fonction génétique particulière et auxquels une convention linguistique donne une fonction réactive spécifique, avec une fonction par défaut affaiblie, comme dans les évaluatifs On en apprend des choses !, Tu ne changeras jamais !, C'est déjà ça !, C'est dire !, … — avec des cas d'homonymies fonctionnelle entre sens littéral et sens conventionnel : Ne dis pas ça !, Ça recommence !, On aura tout vu !

Restent des énoncés auxquels la sémantique absolue (vs fonctionnelle) de leur contenu donne une fonction réactive spécifique. C'est le cas des prédications de valeur (C'est vrai, C'est honteux) évaluant leur motif d'énonciation. La sémantique peut éventuellement être complétée par une convention d'usage : Ça ne va pas se passer comme ça est sémantiquement une annonce de changement, et la convention peut y ajouter que c'est le locuteur qui va "s'opposer" au motif d'énonciation.

Restent des énoncés sans contenu propositionnel, souvent réduits à un seul mot, auxquels une convention linguistique attribue directement une fonction réactive, et qui, par définition, sont à considérer comme liés : Ça alors !, Eh ben dis donc !, Salut !, … Certains sont susceptibles d'emplois antiphrastiques : Bravo, Merci, Pardon.



3.2. Que peut faire un énoncé ?

Sans entrer ici dans le détail des sous-catégories de réaction on s'en tiendra à distinguer deux modalités d'action possibles pour les énoncés, la réalisation et l'incitation (cette dernière pouvant être incitation de l'allocutaire ou allo-incitation, ou incitation du locuteur, auto-incitation ) .

L'incitation est possible pour tous les types d'actes, matériels ou institutionnels.

Le discours ne peut pas réaliser directement un acte matériel (Sésame ouvre-toi n'est efficace que dans la fiction), il ne peut pas être une modification directe du réel, mais il peut avoir des effets sur le réel .

Les actes institutionnels extralinguistiques sont réalisés par l'énoncé performatif explicite, avec quelques variantes possibles dans certains cas. À côté de Je déclare la séance ouverte, Je vous démets de vos fonctions, qui représentent leur condition de réalisation, on peut trouver des énoncés qui réalisent un acte en le représentant non pas comme s'accomplissant hic et nunc mais comme accompli, ce qui en suppose l'accomplissement : La séance est ouverte, Vous êtes viré, à distinguer d'emplois homonymes purement assertifs, constatifs, de ces derniers énoncés.

Les actes illocutoires linguistiques peuvent être réalisés directement par l'énoncé performatif explicite , par une modalité de phrase, par des énoncés conventionnellement spécialisés (sans que leur contenu sémantique soit réellement pertinent) : Bravo !, On aura tout vu !, …, par le contenu sémantique absolu de l'énoncé : C'est honteux, et indirectement par le biais de la fonction de l'état de choses figurant dans leur contenu propositionnel.

Les actes de langage non institutionnels sont réalisés par le contenu sémantique de l'énoncé et ne sont pas susceptibles de réalisations purement formelles (il ne peut suffire de dire j'explique pour expliquer, je reformule pour reformuler, etc.).



En dehors des cas d'énoncés ne représentant pas une condition d’action mais pouvant s'employer compte tenu ou non d'une convention d'usage (Ça recommence, Ça ne va pas se passer comme ça), et des cas où l'emploi propre et l'emploi antiphrastique sont également possibles, les modalités de phrase (§ 4) et les états de choses représentés (§ 5) sont des sources possibles de plurifonctionnalité des énoncés. Nous allons examiner successivement ces deux derniers points, avant d'envisager les plurifonctionnalité dues à la logique des fonctions réactives elles-mêmes (§ 8).



4. Plurifonctionnalité de la polarité et de la modalité de phrase



Nous ne prenons ici que des exemples appartenant à l'ensemble des "énoncés de motif usuels et autres expressions représentant des conditions d’action usuelles", ayant la double particularité de ne pas représenter leur motif d'énonciation nécessaire, et de représenter une condition d’action pour un acte définissable en termes plus ou moins précis.

On parlera de plurifonctionnalité non seulement pour des énoncés ayant ou pouvant avoir plus d'une fonction, mais aussi pour des énoncés ne pouvant avoir qu'une fonction, mais distincte de leur fonction littérale, telle qu'elle est marquée dans la polarité (positif / négatif) ou la modalité de phrase.



4. 1. Polarité



On observe des cas de plurifonctionnalité par substitution dès le niveau de la polarité de ce qui fait l'objet d'une assertion : c'est le cas du mécanisme, déjà rencontré, des antiphrases.

La substitution de polarité est possible dans C'est agréable, J'adore ça !, qui peuvent s'utiliser au sens propre ou au sens antiphrastique. L'emploi antiphrastique semble prévaloir avec des énoncés tels que Tu peux parler, C'est la meilleure. Cette possibilité de substitution est celle d'exprimer ce qui est de valeur négative par son contraire, une valeur positive. La relation de contraire est à distinguer de la relation de contradictoire propre à la litote qui exprime la valeur positive par la négation de la valeur négative (C'est pas mal), ou l'inverse (C'est pas fameux).

La substitution de polarité est nécessaire dans des assertions ou phrases nominales comme La belle affaire !, Toujours aimable !, Tu es bien avancé, C'est malin !, C'est du propre !, La confiance règne, qui sont lexicalisées dans un sens toujours antiphrastique. On est ici dans la convention de sens.



4.2. Modalités de phrase



4.2.1. Figures de modalité de phrase et métonymies de condition d’action



On exclut des figures de modalité de phrase ce qui fait intervenir le contenu de l'énoncé lorsqu'il représente une condition d’action (cf. § 5, infra). L'éventuelle valeur impérative, directive, en situation, de Il pleut dans le sens "prends ton parapluie" relève de l'analyse du contenu motivationnel de l'énoncé, dont la modalité de phrase reste, dans ce cas, une assertion (susceptible d'être vraie ou fausse), à laquelle s'ajoute dans notre exemple, par métonymie de condition d’action (en l'occurrence, métonymie du motif), une valeur directive.

Pour qu'il y ait figure de modalité de phrase, il est nécessaire que l'essentiel du contenu propositionnel soit préservé, mais cette condition n'est pas suffisante : contrairement à Tu te tais !, la valeur directive de Tu dois te ressaisir est due au contenu motivationnel de l'énoncé. L'énoncé performatif explicite ne relève pas non plus des figures de modalité de phrase dans la mesure où la réalisation du contenu propositionnel ne se substitue ni ne s'ajoute à son assertion : elle s'y confond.

Par rapport à un énoncé comme Il pleut (non usuel) qui s'utilise avec sa modalité de phrase littérale consistant à asserter qu'il pleut, certains énoncés peuvent ne pas être utilisés avec leur modalité de phrase littérale (Quel âge tu as ?), d'autres ne le sont jamais (De quoi j'aurais l'air ?). On peut alors parler, pour de tels énoncés, de plurifonctionnalité, que celle-ci soit simplement possible, ou nécessaire.

La plurifonctionnalité des modalités de phrase se réalise sur le mode de la substitution (fonctions alternatives) ou sur le mode de l'addition (fonctions cumulatives).



4.2.2. Substitution



Les substitutions de modalité de phrase concernent essentiellement des questions dont l'usage est assertif.

La question totale a nécessairement valeur d'une assertion positive qui s'y substitue dans Tu ne crois pas que tu abuses ? ("tu abuses"), Ça ne pouvait pas attendre ? ("ça pouvait attendre"), d'assertion négative dans Est-ce de ton âge ? ("non"), Tu penses que je vais accepter ? ("je ne vais pas accepter").

La question partielle Ça t'avance à quoi ? nie ce qu'elle présuppose : "ça n'avance à rien") ; d'autres ont des réponses définies : De qui se moque-t-on ? ("de moi"), À qui le dis-tu ? ("à moi"), C'est pour aujourd'hui ou pour demain ? ("pour tout de suite"), De quoi j'aurais l'air ? (d'un imbécile, etc.) .

Mais Connaît-on l'avenir ? livre naturellement sa réponse sans passer par une convention d'usage .

On peut se demander s'il n'y a pas une certaine affinité entre figures de modalité de phrase par substitution et certaines fonctions réactives, notamment entre l'ironie ou le sarcasme que ces figures sont particulièrement aptes à manifester et la fonction réactive d'évaluation négative .



4.2.3. Addition



Ça t'amuse ? est une question totale à laquelle peut s'ajouter une assertion implicite : "Moi, pas."

C'est ça que tu appelles "[expression]" ? est soit une vraie question (par exemple C'est ça que tu appelles un bident ?) , soit une assertion implicite (C'est ça que tu appelles faire son lit ? dans le sens "je n'appelle pas ça faire son lit").

À côté des subordonnées suppositives elliptiques formant énoncé et marquant le réel (Si tu me demandes mon avis… = "puisque…") ou l'irréel (Comme si ça allait de soi !), c'est par convention d'usage que Si tu crois que je m'amuse… signifie "… tu te trompes : je ne m'amuse pas".

Que je ne t'y prenne plus est un impératif auquel s'ajoute nécessairement une supposition "si je t'y reprends…", représentant elle-même indirectement un motif de sanction. Cet énoncé est lexicalisé avec un sens de menace.



5. Fonctions réactives alternatives de l'énoncé en tant qu'il représente un état de choses ayant une fonction



La fonction d'un énoncé peut lui venir de la fonction d'un état de choses qu'il représente : la représentation d'un état de choses représente les fonctions, potentielles ou nécessaires, de cet état de choses.

Les raisons de la plurifonctionnalité de certains énoncés, une fois établie la modalité de phrase sous laquelle ils doivent être effectivement entendus, peuvent être recherchées dans leur polyvalence, lorsqu'on les considère hors emploi effectif, c’est-à-dire en langue, par rapport à certaines variables constitutives du modèle de l'action motivée.

Les principales questions à poser concernent :

— la nature (non active ou active), l'aspect (accompli, en cours, en projet), les actants du motif d'énonciation nécessaire (rôles actanciels du locuteur et de l'allocutaire), la source motivationnelle du motif d'énonciation : valeur ou convention,

— la valeur de l'état de choses représenté (type de valeur, polarité, aux yeux de qui ?), la nature de la condition d’action éventuellement représentée, et pour quel acte, pour quel agent ?,

— la nature de la fonction réactive de l'énonciation de l'énoncé : la fonction est-elle cognitive ou réaliste ?, consiste-t-elle en une évaluation ou une intervention (de quel type ?) ?, est-elle réalisée ou incitée dans l'énoncé ?, dans ce dernier cas, l'agent de l'acte incité est-il identifié ?

Contribuent à répondre à ses questions, de manière plus ou moins précise selon les cas, la sémantique fonctionnelle des états de choses représentés et les conventions linguistiques.

On peut proposer quelques cas de figure de plurifonctionnalité.



5.1. Énoncés ne représentant pas toujours une condition d’action



Quel âge tu as ? peut être une vraie question, ou valoir, par modalité de phrase, pour une assertion ("tu as tel âge"), signifiant "à ton âge, tu ne devrais pas agir ainsi, ton comportement est régressif". C'est affreux peut qualifier n'importe quel état de choses, alors que C'est honteux ne s'applique qu'à un acte et représente toujours un motif pour ne pas faire l'acte qualifié. Par contre, Qu'est-ce qui t'amène ? est toujours une question sur le motif de ta visite.



5.2. Énoncés ne représentant pas toujours le même type de condition d’action



Qu'est-ce qu'il y a d'amusant ? ne représente pas le même type de condition d’action selon qu'il est employé sans ou avec figure de modalité de phrase. Ce peut être une vraie question (typiquement, on se demande quel film aller voir) et la condition d’action représentée est une condition de succès (on ne veut pas s'ennuyer), ou être, avec une figure de modalité de phrase (réponse impliquée : "rien") la représentation d'un motif qui réalise un reproche adressé à quelqu’un qui se moque de moi ("tu ris de moi alors qu'il n'y a pas de motif pour rire").

Mais les alternances dans le type de condition d’action représentée peuvent être dues à une polysémie lexicale. Le cas est frappant avec avoir.

Dans Je ne sais pas ce que j'ai, avoir qch. peut signifier "avoir un objet" ou "avoir une indisposition, un malaise". Noter que les latitudes d'emploi se modifient en passant de je à tu : alors qu'au sens de "indisposition" le locuteur a tendance à s'excuser, il aura tendance à critiquer l'allocutaire.

On peut distinguer quatre emplois pour l'énoncé Qu'est-ce que tu as ?. Avoir peut y signifier "posséder, disposer de qch.", l'énoncé s'entend alors comme "de quoi disposes-tu ?", c'est une vraie question sur la condition de faisabilité matérielle d'un acte (par exemple on improvise un repas à la maison). Si avoir réfère à un "état physique ou mental", trois emplois de l'énoncé peuvent être dégagés sur des critères plus complexes : on oppose d'une part une vraie question sur l' "état mental", supposé raisonnable, de l'allocutaire : "quel est le motif de ton acte ?" et d'autre part une question rhétorique concernant ton état mental, estimé, cette fois, de valeur négative : "tu déraisonnes" : la condition d’action n'est plus un motif mais une cause ; troisième possibilité avec le même sens de avoir : l'énoncé représente, là aussi, une cause, mais dont l'allocutaire n'est pas jugé responsable, l'énoncé est une vraie question sur la nature d'un malaise dont j'infère l'existence en en observant les symptômes.



5.3. Énoncés ne représentant pas toujours une condition d’action pour le même acte



C'est dur à avaler peut s'entendre au sens propre (un gros comprimé), ou au sens figuré : "(une assertion) est dure à croire", ou "(un acte) est dur à accepter sans réagir par une opposition".

Le contenu représenté peut ne pas toujours avoir la même valeur : S'il y a quelque chose, dis-le ne s'emploie que pour "quelque chose" de valeur négative (dans le sens de "quelque chose qui motive ton comportement de valeur négative à mon égard, typiquement, "faire la tête"), mais Tu peux attendre représente un motif pour attendre ou pour ne pas attendre, selon la valeur d' "attendre" considérée, appréciée selon sa fonction génétique (c'est utile ou inutile).

Une vraie question peut donner lieu, selon la réponse, à des conditions d’action pour des actes différents : Tu as [SN] ? (dans le sens "posséder, disposer de qch."), si la réponse est oui et que cela soit de valeur positive, représente un motif pour que tu t'en serves ou encore pour que tu me le donnes ; si la réponse est non et que cela soit de valeur négative, l'énoncé représente un motif pour que je te le donne (ou prête, vende) ou que tu te le procures.

Selon son motif d'énonciation, J'arrive s'emploie pour signifier soit "je viens tout de suite", soit "je te quitte un instant". Dans le premier cas l'énoncé représente un motif pour que tu patientes jusqu'à mon arrivée, dans le second cas, jusqu'à mon retour. De même, Je t'attends représente une condition d’action pour que tu partes (une condition de succès : je serai encore là à ton retour), ou un motif pour que tu te dépêches de venir.

Tu attends quelqu'un ? est une hypothèse explicative portant sur le motif d'énonciation de l'énoncé : quelqu’un sonne à la porte, ou bien : l'allocutaire semble faire certains préparatifs et, là encore, l'énoncé fait une hypothèse sur le motif de ces préparatifs.



5.4. Énoncés représentant une condition d’action d'un certain type pour un certain acte, n'ayant pas toujours le même motif d'énonciation :



Il faut faire attention représente un motif explicite quant à l'acte motivé ("faire attention"), mais cet énoncé peu s'employer soit avant l'exécution de l'acte délicat, soit après, lorsque l'accident à éviter s'est produit. La fonction de l'énoncé passe alors de l'incitation à prévenir un état de choses de valeur négative qui risque de se produire, à la désapprobation d'un acte accompli ayant des conséquences de valeur négative.

Il y a autre chose en dehors de ses emplois purement constatifs (on est en train de faire une sorte d'inventaire), s'utilise comme représentation d'un motif pour dire quelque chose de plus que ce qui a déjà été dit ; mais il peut s'agir soit de quelque chose que je viens de dire, soit de quelque chose que tu viens de dire, et dans ce dernier cas, je te soupçonne de vouloir me cacher quelque chose de valeur négative (alors que ce que j'ai à te dire d'autre peut être a priori aussi bien de valeur négative que positive).



5.5. Énoncés représentant une condition d’action d'un certain type pour un certain acte, avec un certain motif d'énonciation, n'ayant pas toujours la même fonction réactive



À ton avis ? en réplique à une question demande à l'allocutaire de répondre lui-même selon son opinion, mais cet énoncé peut s'utiliser avec deux fonctions différentes : soit il retourne simplement la question (le locuteur se présente comme ignorant la réponse), soit il implique que la réponse à la question est évidente et ne devrait pas être posée.

Un énoncé formulaire comme Tu aimerais [avoir x / faire x] ? avec un "x" réalisable par le locuteur et de valeur positive pour l'allocutaire peut être, de la part du locuteur, une offre soit inconditionnelle soit conditionnelle : l'allocutaire peut se demander "si je réponds oui, va-t-il me demander quelque chose en échange ?".

Selon que "attendre" n'a pas de valeur spécifiée ou que sa valeur est négative aux yeux du locuteur, Qu'est-ce que tu attends ? sera une simple demande d'explication ("pour quel motif attends-tu ?") ou un reproche ("il n'y a rien à attendre").



5.6. Énoncés représentant une condition d’action d'un certain type pour un certain acte, avec un certain motif d'énonciation, ayant une fonction d'incitation à réaliser une certaine fonction réactive, n'identifiant pas toujours l'agent de l'acte incité



Certains énoncés ont toujours le locuteur comme agent de l'acte incité : l'énoncé peut faire référence au locuteur, comme sujet d'un verbe d'action Il faut que j'y aille, ou comme actant non sujet d'un verbe d'action : On m'attend, ou sans verbe d'action : C'est mon affaire. L'énoncé peut aussi ne pas faire référence au locuteur : Tu ne perds rien pour attendre.

Pour d'autres énoncés, c'est toujours l'allocutaire qui est l'agent de l'acte incité : désignation de l'allocutaire dans Tu serais un amour, mais désignation du locuteur dans Je ne vais pas l'abîmer (au sens de "prête-le moi"), Ça ne m'arrivera plus, Il n'y a pas que moi ("sois indulgent"), ou encore sans désignation ni d'un acte ni d'un actant humain dans Rien ne va plus (énoncé du croupier : "cessez les mises").

Par contre l'agent de l'acte incité n'est pas déterminé dans une série d'autres énoncés incitatifs, malgré la présence d'une désignation du locuteur (Je n'ai pas changé d'avis : "je vais faire ce que j'ai dit / fais ce que j'ai dit"), ou de l'allocutaire (Tu ne sens pas l'air ? : "il faut que l'un de nous deux fasse cesser le courant d'air") — ou sans désignation d'un actant précis, ayant a priori valeur incitative pour quiconque, sous réserve de restrictions dues à un motif d'énonciation particulier : Qui aime bien châtie bien (pour quiconque, motif pour bien châtier), Un accident est vite arrivé (pour quiconque, motif pour être prudent), Affaire classée (pour quiconque, motif pour ne plus en parler).



6. Sémantique fonctionnelle fantaisiste



Le fait que la fonction d'un énoncé puisse parfois se réduire à celle de ce qu'il représente ne doit pas conduire à une conception purement réaliste, extralinguistique, de ce qui, dans la fonction des énoncés, tient à l'état de choses qu'ils représentent : ce serait ignorer le poids des conventions d'usage. Mais il y a plus : certains états de choses font l'objet, dès lors qu'ils sont représentés, de propriétés fonctionnelles conventionnelles, et relèvent d'une sémantique fonctionnelle fantaisiste.

Tu as mangé du lion ?, qui a pour motif d'énonciation nécessaire un comportement hyper-dynamique de l'allocutaire, n'a pas en réalité la fonction d'hypothèse explicative qui s'appuierait sur le fait que manger du lion rend très dynamique : il est clair que l'acte de "manger du lion" a une probabilité pratiquement nulle. L'état de choses "avoir mangé du lion" n'est représenté (directement) que pour représenter indirectement l'effet qu'on lui suppose, si bien que l'énoncé n'a d'autre fonction que de représenter métonymiquement son propre motif d'énonciation, en le marquant comme excessif. Un ange passe n'asserte pas qu'un ange passe mais s'utilise conventionnellement pour à la fois représenter indirectement le silence qui s'est établi dans la conversation (un silence tel que celui que motiverait le passage d'un ange), et le rompre, comme l'a montré Bárdosi (1989) dans une étude étymologique savante de cette expression. Il va pleuvoir ! est la conséquence purement conventionnelle opposée pour l'arrêter à celui qui chante faux.



7. Lemmes énonciatifs et variantes



Il se pose dans l'établissement de la nomenclature d'un dictionnaire pragmatique un problème comparable, mutatis mutandis, à celui auquel répond, dans la lexicographie classique des langues flexionnelles, la lemmatisation — morphologique — des formes observées. Il arrive en effet que pour réaliser une fonction donnée avec un motif d'énonciation donné on puisse trouver, bâtis sur le même matériel lexical de base, plusieurs énoncés ne présentant que peu de différences entre eux, et il y aurait à les faire figurer en entrée des inconvénients du même ordre que s'il s'agissait des différentes flexions d'un nom ou d'un verbe. On est alors tenté de choisir comme lemme énonciatif une forme de base, de préférence la plus simple, et de considérer les autres comme des variantes — dont l'inventaire n'a pas le caractère systématique que peuvent avoir les "variantes" morphologiques, si bien qu'il faut énumérer pour chaque lemme toutes les variantes attestées. Deux types de variantes énonciatives d'un énoncé semblent devoir être distinguées, celles qui portent sur la modalité de phrase, et les autres, de nature lexicale et/ou phonétique / prosodique.

Or il se trouve que certaines variantes d'un lemme plurifonctionnel sont unifonctionnelles. L'homonymie peut être levée par des moyens sémantiques ou formels :

— modalisation :

Il y a autre chose vs Je suis sûr qu'il y a autre chose, Il doit y avoir autre chose,

— déterminant, notamment, intensif :

C'est agréable vs C'est bien /agréable, Il n'y a rien de plus agréable,

Ça va
vs Ça va encore / à peu près / pas mal,

Qu'est-ce qu'il y a d'amusant ?
vs Qu'est-ce qu'il y a de si amusant ?,

Qu'est-ce que tu as ?
vs Qu'est-ce que tu as encore ?

— phrasillon indicateur de fonction (avec une certaine prosodie)

Tu n'aimes pas ça ? vs Comment ? tu n'aimes pas ça ?

Ça va pas ?
vs Non mais ça va pas ? (Non mais ! constitue à lui seul un énoncé réprobatif), Oh ! ça va hein !,

Qu'est-ce qui t'arrive ?
vs Oh ! [de plainte]qu'est-ce qui t'arrive ?

J'arrive
vs Voilà, /Oui, j'arrive.

— moyens conventionnels divers :

Tu veux que je t'aide ? offre ou menace, vs Je vais t'aider, veux-tu ? offre (bien que Tais-toi, veux-tu ? ne soit pas adouci par veux-tu ?),

Ça va, ça va, reste ambigu hors prosodie, mais Ça va, ça va, ça va ! exprime une valeur négative,

Y a pas de quoi donne par troncation Pas de quoi, réservé à la rétribution d'un remerciement ou d'une excuse.



8. Fonctions réactives cumulatives



La logique des fonctions réactives peut expliquer qu'un énoncé ait simultanément plusieurs fonctions réactives. Certains cumuls de fonctions sont nécessaires parce qu'ils sont indépendants des circonstances de l'énonciation et des énoncés, une fois définie la fonction nécessaire de l'énoncé, d'autres cumuls, au contraire, dépendent des énoncés et/ou des circonstances de leur énonciation.



8.1. Cumul par évaluation régressive



Toute réaction d'intervention implique une évaluation de même orientation du motif de l'énonciation : l'évaluation est alors régressive dans la mesure où l'évaluation précède logiquement l'intervention. C'est ce qui explique que l'on puisse répliquer à un acte de langage en contestant l'évaluation que cet acte implique de son motif d'énonciation. Par exemple Je ne veux plus te voir représente un motif pour que l'allocutaire s'en aille, ce qui suppose pour cet énoncé une évaluation négative de son motif d'énonciation, motif dont l'allocutaire est tenu responsable. Ce dernier peut répliquer en avançant un motif pour ne pas faire l'acte demandé (s'en aller) (Tu vas regretter), il peut aussi contester qu'il y ait un motif pour le renvoyer.



8.2. Cumul par évaluation progressive



Toute réaction au motif d'énonciation implique une évaluation positive d'une éventuelle autre réaction au motif de l'énonciation de même orientation que la première, et une évaluation négative d'une éventuelle autre réaction au motif de l'énonciation d'orientation contraire à celle de la première.

Soit Je m'en vais, tu me pompes l'air. L'énoncé Tu me pompes l'air a comme motif d'énonciation nécessaire un acte de l'allocutaire dont le locuteur est victime. Je m'en vais ne représente pas ce motif d'énonciation nécessaire mais une réaction d'opposition à cet acte de valeur négative de l'allocutaire, si bien que Tu me pompes l'air réalise simultanément une fonction d'évaluation négative de l'acte de l'allocutaire (acte non représenté dans l'énonciation) et une fonction d'évaluation positive de la réaction d'opposition du locuteur (représentée dans l'énonciation : je m'en vais), et cette évaluation est positive du fait que l'énoncé évaluatif (Tu me pompes l'air) et la réaction (je m'en vais) sont co-orientés dans l'opposition. Ce même énoncé peut aussi servir à désapprouver l'allocutaire qui essaierait de me retenir c’est-à-dire qui s'opposerait à ma réaction d'opposition (m'en aller) .



8.3. Cumul de l'évaluation incitatrice



Il s'agit tout simplement ici de l'application de la relation de motivation elle-même à la fonction d'évaluation : évaluer un état de choses c'est lui donner, au moins potentiellement, la propriété d'inciter une intervention de même orientation que celle de l'évaluation.

Ce cumul est particulièrement apparent avec des expressions évaluant négativement (opposition) des états de choses et motivant une réaction d'intervention visant à les faire ne pas être s'il sont en projet, ou cesser s'ils sont en cours. À quoi ça va aboutir ? opposé à l'exposé d'un projet, l'évalue négativement et incite, dans la mesure du possible, à ne pas le réaliser. J'en ai assez, à propos d'un acte en cours de valeur négative, incite, dans la mesure du possible, à y mettre fin.

Un tel cumul n'est évidemment pas possible lorsque l'énoncé marque qu'il est trop tard pour une réaction : Je t'ai fait attendre, Je ne t'apprends rien, Tu es bien attrapé !, ou lorsqu'on fait référence à des états de choses que l'on ne veut ou ne peut pas changer, par exemple Tu en aimes un(e) autre (on peut du moins modifier la représentation par le mensonge).



8.4. Cumul par incitation régressive



Inciter à faire un acte, c'est inciter à en réaliser les conditions d'effectuation (conditions d’action ou préparatoires autres, en l'occurrence, que d'incitation, ainsi que conditions de réalisation). Ce cumul ne concerne pas les actes qui sont réalisés directement, sans condition de faisabilité particulière, comme certains actes de langage, même si la réalisation de tel acte de langage peut avoir un coût psychologique (J'attends vos excuses). Par contre, tel acte matériel, dans telle situation, peut avoir des conditions d'effectuation exorbitantes.

Noter qu'une réplique à une incitation peut se situer au niveau de la réalisation des conditions de l'acte incité, par exemple : — Tu peux m'aider ? — J'ai les mains prises : condition de faisabilité non satisfaite.



8.5. Cumul par incitation progressive



Tout acte de langage représentant un état de choses incite potentiellement à profiter de ce dont cet état de choses peut être une condition préparatoire.

Ainsi, inciter à réaliser un acte peut être éventuellement inciter à mettre cet acte à profit : c'est sur la nature de ce profit supposé qu'interroge, lorsqu'il n'est pas évident, la réplique Pour quoi faire ? à un directif, ou, dans certains de ses emplois, la réplique Pourquoi ? à une question (lorsque "pour savoir" ne serait pas une réponse satisfaisante).

Cette "incitation à profiter" (en l'occurrence auto-incitation) est la fonction nécessaire de suppositions comme Si j'avais vingt ans de moins…, Si ça ne tenait qu'à moi… qui représentent sur le mode de l'irréel une "mise à profit" d'une condition de faisabilité de la part du locuteur.



9. Conclusion



Pour l'étude des fonctions pragmatiques des énoncés nous avons proposé un modèle qui considère l'illocutoire comme une mode particulier de réalisation de l'action humaine, action dont l'intelligibilité passe par la reconnaissance de sa fonction réactive par rapport à un motif. Dans ce cadre, un énoncé peut se comprendre, "en langue", comme ayant une fonction réactive nécessaire par rapport à un motif d'énonciation nécessaire.



La fonction d'un énoncé dépend en première instance d'une convention linguistique qui lui donne soit globalement (Bravo !, On aura tout vu !), soit par une modalité de phrase, une illocution littérale. La fonction d'un énoncé peut éventuellement dépendre aussi de la fonction qui peut être reconnue à ce que l'énoncé représente, ce qui nécessite de prendre en compte une sémantique fonctionnelle des états de choses, réaliste (J'arrive !) ou conventionnelle (Un ange passe). Dans cette sémantique, la notion de motif et des notions connexes jouent un rôle déterminant pour le calcul de la fonction de l'énoncé.

Les cas de plurifonctionnalité des énoncés, que nous avons observés sur des énoncés que le modèle Motif - Réaction permet de considérer comme usuels, relèvent de la substitution ou du cumul.



Les principaux cas de substitution d'un acte illocutoire effectif à l'acte illocutoire littéral sont dus à des figures comme la litote, l'ironie, l'antiphrase, ou à des figures de modalité de phrase (préservant le contenu propositionnel), investies dans des énoncés lexicalisés ou non, homonymes dans ce dernier cas.

La fonction réactive d'un énoncé dépendant de la fonction d'un état de choses représenté peut varier en raison d'une polysémie lexicale (Qu'est-ce que tu as ?), d'une indétermination de la valeur de cet état de choses (Tu peux attendre). Il arrive qu'un énoncé puisse s'employer avec des motifs d'énonciation nécessaires distincts, leurs fonctions étant alors équivalentes (J'arrive ! : "je viens / je te quitte un instant : attends-moi") ou non (Il faut faire attention : avant, incitation à la prudence, après : reproche).

À ces cas de fonctions alternatives d'énoncés considérés hors emploi actuel s'ajoutent des cas de cumuls de fonctions.

Certains cumuls permettent de réaliser de manière conventionnelle un double acte illocutoire sur le même contenu propositionnel (Ça t'amuse ? a un emploi qui réalise la question littérale et l'assertion que ça ne m'amuse pas).

Certaines marques facultatives, conventionnelles ou sémantiques, peuvent lever des homonymies (Qu'est-ce qu'il y a de (si) amusant ?).



En emploi, d'autres types de cumuls relèvent de la logique des fonctions réactives. Ces cumuls sont soit nécessaires (dans l'évaluation régressive), soit dépendants du contenu des énoncés et des circonstances de l'énonciation (dans l'évaluation progressive, l'évaluation incitatrice, l'incitation régressive et progressive).



Bien que provisoires et fragmentaires, les analyses proposées tendent à montrer comment les deux dimensions de la convention linguistique et de la sémantique fonctionnelle des états de choses définissent indépendamment ou conjointement la ou les fonctions d'un énoncé.



Références bibliographiques



Austin, John L., 1962, How to Do Things with Words, Oxford : Clarendon Press, trad. fçse : Quand dire, c'est faire, Paris, Seuil, 1970.

Bárdosi, Vilmos, 1989, «Un ange passe : contribution à l’étymologie d’une locution», in G. Gréciano (éd.), Europhras 88, Phraséologie contrastive, Collection Recherches germaniques 2, 7-16. Strasbourg, Université des Sciences humaines, Département d’Études Allemandes.

Bühler, Karl, 1934, Sprachtheorie, Jena, Fischer.

Fónagy, Ivan, 1982, Situation et signification, Amsterdam, Benjamins.

Jakobson, Roman, 1963, Essais de linguistique générale, Paris, Minuit.

Martins-Baltar, Michel, 1995, «Énoncés de motif usuels : figures de phrase et procès en déraison», in Cahiers du français contemporain 2 : 87-118.

Ricoeur, Paul, 1977, «Le discours de l'action», in Tiffeneau, D. (dir.), La sémantique de l'action, Paris, CNRS, 3-137.

Searle, John R., 1969, Speech Acts, Cambridge, CUP; trad. fçse : Les actes de langage, Paris, Hermann, 1972.

Searle, John R., 1976, «A Classification of Illocutionnary Acts», in Language in Society 5-1, 1-23.

Vanderveken, Daniel, 1988, Les actes de discours. Essai de philosophie du langage et de l'esprit sur la signification des énonciations, Liège - Bruxelles, Mardaga.



Michel Martins-Baltar

Ens Fontenay / St-Cloud



NOTES



1 L'idée d'élaborer des dictionnaires pragmatiques est due à Ivan Fónagy (1982) qui a développé la notion d'énoncés "liés" à des situations récurrentes. Le présent article se réfère à dicomotus, "dictionnaire des énoncés de motifs usuels et autres expressions représentant des conditions d’action usuelle", en cours d'élaboration.

2 Par exemple variation sociolinguistique de la réalisation de tel phonème.

3 Il semble qu'il s'agisse là de trois modalités universelles.

4 Actes phonétiques, formels, sémantiques, référentiels, textuels, …

5 Par exemple, informer l'allocutaire de quelque chose est un acte perlocutoire qui ne se réalise qu'à la condition extralinguistique que l'allocutaire ne soit pas déjà informé.

6 Les classifications proposées par la suite par d'autres auteurs (par exemple Vanderveken 1988) ne sont pas fondamentalement différentes dans la conception de l'action langagière.

7 L'acte institutionnel extralinguistique, pour être valide, nécessite, outre une formule sui-référentielle, que certaines conditions extralinguistiques soient satisfaites, mais dans le discours ordinaire c'est souvent le contenu des énoncés qui leur donne leur fonction, comme nous allons essayer de le montrer.

8 Sur la notion de motivation de l'action humaine, en opposition avec la notion de cause de l'action naturelle, voir la présentation et la discussion des thèses de la philosophie de l'action dans Ricoeur (1977).

9 Au point que l'on puisse être choqué que le rouge soit associé à l'interdiction de passer, dans une langue où le rouge et le beau sont le même mot.

10 La fonction d'intervention la plus originale par rapport aux fonctions génétiques naturelles est la fonction de rétribution des agents, des bénéficiaires et des victimes, qu'elle agisse effectivement sur le réel ("payer") ou seulement sur le symbolique ("remercier").

11 On ne s'étendra pas ici sur la complexité de la mise en oeuvre de ce critère mais on voit que dans un cas simple comme Il pleut l'énoncé représente son motif d'énonciation nécessaire et n'est donc pas déclaré "usuel" : ce qui est commun à tous les emplois possibles de cet énoncé n'est rien de plus que le fait (que le locuteur croit) qu'il pleut.

12 Il peut arriver qu'en dehors de toute convention linguistique un énoncé ait une fonction de motivation due à la valeur qui lui est attribuée en tant qu'acte illocutoire ou en tant qu'il a pour composant tel acte locutoire. C'est ainsi qu'un énoncé peut se voir opposer des répliques (des réactions d'opposition) telles que On ne t'a rien demandé (à quelqu’un qui prend la parole), Tu pourrais être poli (à quelqu’un qui emploie un gros mot), etc.

13 Nous ne prenons pas en compte ici les modalités de phrase qui peuvent être réalisées par des moyens prosodiques conventionnels, y compris sur des énoncés réduits à des syntagmes sans modalité de phrase morphosyntaxique.

14 Ce qui n'a rien à voir avec la notion ainsi dénommée en logique.

15 Mais dans certains cas c'est une convention linguistique qui prête une fonction à tel état de choses représenté, cf. § 6.

16 À l'inverse, certains énoncés représentant des actes n'ont d'autre fonction que de représenter le motif associé à ces actes : Tu t'en mordras les doigts "tu auras des remords", J'en mettrais ma main au feu "j'en suis sûr".

17 Comparer, pour le même emploi, l'énoncé représentant un motif Je ne peux pas laisser passer ça.

18 Nous regroupons donc dans une même classe les "commissifs" et les "directifs" de Searle (1976), avec une conception de l'auto-incitation beaucoup plus large que celle de la promesse.

19 Un énoncé peut aussi être l'antiréalisation d'un acte de langage, comme dans Je passe, Je n'ai rien à dire, Je ne te demande rien. Par contre, Je ne te remercie pas réalise un antiremerciement.

20 Noter qu'un tel énoncé se présente banalement comme réalisant une incitation (ce qui suppose un destinataire de l'énoncé doué de volonté) et non comme une sorte de performatif sur le naturel (J'ouvre Sésame ouvrant Sésame).

21 La voix peut casser des vitres ou du moins actionner un dispositif électronique, réveiller quelqu’un… En dehors des effets dus au signifiant acoustique les effets dits "perlocutoires" se produisent sur le psychisme : le discours peut informer, ennuyer, amuser, choquer, etc.

22 Les énoncés performatifs explicites correspondant à Merci !, Bravo !, peuvent, eux aussi, être employés par antiphrase : Je te remercie !, Je te félicite !.

23 Plus complexe : Je te demande de quoi j'aurais l'air ?

24 On peut trouver des cas de substitution d'une assertion à un impératif, comme dans Permets-moi de ne pas être de ton avis "je ne suis pas de ton avis".

25 Voir sur ce point Martins-Baltar (1995).

26 Les possibilités d'évaluation progressive semblent, de plus, varier selon les énoncés : elles fonctionnent dans les deux sens pour certains, alors que seule l'approbation (Il faut s'attendre à tout) ou la désapprobation (Tu es au-dessus de ça) semble possible pour d'autres.




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