Nature et fonctions évaluatives
de l'explication pourquoi d'un acte
(application aux énoncés usuels)



Michel Martins-Baltar
ENS LSH




     Borel (1981 : 54) estimait « floue la frontière entre explication et justification dès qu'il s'agit d'actions ». Nous essaierons de montrer que si l'explication pourquoi d'un acte est nécessairement une sorte d'évaluation, cette évaluation peut être certes positive, et aller éventuellement jusqu'à la justification, mais qu'elle peut aussi, notamment lorsque le locuteur n'est pas l'agent, être une évaluation négative.
     L'observable sera constitué d'énoncés du discours ordinaire oral candidats à figurer dans la nomenclature (1) d'un dictionnaire d'énoncés usuels ou Dictionnaire des actes de parole, en préparation. Ces énoncés seront considérés en emploi parataxique explicatif ou d'hypothèse explicative, et analysés quant à leur contenu fonctionnel — analyse dont ne dispense pas l'approche hypotaxique de l'explication : une explication formelle ne prend sens qu'à être reconnue formaliser une explication possible au fond (Je me peigne parce que j'ai mal au ventre, déclare cette enfant de 3;2 ans) (2) .

1. Nature des conditions génétiques d'un acte qui répondent au pourquoi

     On explique le pourquoi d'un acte réalisé et/ou représenté en représentant une condition génétique (3) tendant à faire agir l'agent ou à l'empêcher d'agir. Les conditions d'un acte (vs non acte) comprennent des conditions préliminaires, nécessaires et non suffisantes, et des conditions de réalisation causative (4), nécessaires, et suffisantes lorsque les premières sont remplies.
     Les conditions préliminaires se répartissent en
— conditions "intellectuelles", susceptibles d'influer sur l’esprit de l’agent potentiel : motivations, conditions de faisabilité éthique (permission, interdiction),
— conditions de faisabilité technique, physiques et psychologiques, traits de caractère de l’agent.
     Les causes pourquoi et les traits de caractère sont conçus comme des conditions déterminantes, dans le sens où elles excluent l'exercice du libre arbitre ; les conditions de non faisabilité technique déterminent les non réalisations d'acte ; les motivations et les conditions de faisabilité éthique, et technique, sont, elles, non déterminantes.
     La distinction cause / motif est corrélative de la distinction action involontaire (y compris action naturelle) / action volontaire : alors que la cause fait agir l'agent, la motivation laisse l'agent libre d'agir ou non (5).

1.1. Conditions non déterminantes

1.1.2. Motivation et réaction

     La motivation prend ses sources dans l'évaluation (6) et dans la convention. Le discours peut représenter quatre types d’états de choses à fonction motivationnelle.

1.1.2.1. États de choses motifs par convention
     Ils sont de nature linguistique : J'ai des ordres (je vous donne des ordres (7)) ou extralinguistique : J'ai passé l'âge (je ne porte pas de minijupe).

1.1.2.2. États de choses motivationnels

     Ils comportent un prédicat spécialisé, "motivationnel": désirer, vouloir, ou devoir, falloir appliqués à un état de choses réalisable. Ils sont subjectifs (besoins naturels, désirs : J'avais envie) ou publics : demandes et normes prescriptives diverses explicites : Il faut être honnête (je dis la vérité). Ces états de choses sont par défaut de valeur positive.

1.1.2.3. Les états de choses évaluatifs

     Ils comportent un prédicat spécialisé, "évaluatif", appliqué à
- un être : J’aime ça (par exemple : j'en mange),
- un état de choses situationnel :      J’aime (faire) ça. (je le fais).
     Les attributions de valeur positive ou négative s’effectuent sur différents axes de valeur :
— évaluation "référentielle", des états de choses extralinguistiques, des états de choses linguistiques réalisés, des référents des états de choses représentés : savoir, croyance ; intérêt ; hédonique : agréable, désagréable ; technique : utilité, faisabilité,
— pour les seuls actes : éthique (bien, mal) ; volontaire et involontaire ; sérieux et semblant,
— intelligibilité des éléments du monde, langues et discours compris.

1.1.2.4. Les états de choses motifs par évaluation

     Ils contiennent ou non des marques lexicales d'évaluation.
— évaluation positive
     Ça m'amuse (je le fais), Les absents ont toujours tort (j'agis au détriment des absents), Un ange passe (on s'est arrêté de parler)
— évaluation négative
     Ça m'ennuie (je ne le fais pas), Les murs ont des oreilles (je te parle tout bas), Tu ne m'as jamais vu ? (tu me regardes fixement)

1.1.2.5. Réactions appropriées

     La notion de motivation n'a de sens que rapportée à la notion complémentaire de réaction : un acte est, minimalement, approprié au motif auquel on le rapporte, c’est-à-dire évalué positivement, dès lors qu'il satisfait ce motif, selon les modalités suivantes : les états de choses évaluatifs et les états de choses motifs par évaluation motivent des actes ayant des fonctions réactives de participation, si l'état de choses est de valeur positive, d'opposition, si l'état de choses est de valeur négative ; les états de choses motifs par convention et les états de choses motivationnels motivent (sous réserve d'être évalués positivement) des réactions de participation qui satisfont le motif en réalisant l’acte motivé. Plus précisément, la réaction va s’exercer sur l’un des éléments d’un complexe motivationnel comprenant l’état de choses motif, ses conditions et conséquences, les éventuels agent, objet, datif (bénéficiaire, victime) de l’état de choses motif.
     Les autres conditions préliminaires ne pourront être explicatives qu'en impliquant, en amont, une motivation de l'acte.

1.1.3. Conditions de faisabilité éthique
     Elles définissent l’interdit et le permis (alors que l'obligatoire est un motif). Elles s’expriment par
— des états de choses condition de faisabilité éthique par convention :
     On est en république (je fais ce que je veux),
— des états de choses évaluatifs sur l'axe éthique :
     C’est permis, interdit, certains emplois de pouvoir, de droit : J'ai le droit de faire ce que je veux, …
     Elles fonctionnent comme des post-motifs, et qualifient comme appropriés les actes qui profitent d'une permission ou respectent une interdiction.

1.2. Conditions de faisabilité technique (non déterminantes) et de non faisabilité technique (déterminantes)

     La faisabilité "permet" de faire, la non faisabilité empêche de faire. Un acte est approprié à la condition de faisabilité dont il profite. Un non acte est déterminé par ce qui l'empêche.
     Les conditions de faisabilité sont internes à l'agent, privées (faculté de mouvoir son corps et son esprit), ou externes, publiques, générales ou spécifiques à tel acte. Elles s'expriment par
— des états de choses conditions de non faisabilité technique par propriété
     Autant chercher une aiguille dans une botte de foin ("trouver est infaisable"), Je ne lis pas dans le marc de café ("je ne suis pas capable de prédire l'avenir"),
— des états de choses évaluatifs sur l'axe technique : certains emplois de pouvoir : Je peux me débrouiller (je refuse de l'aide), de verbes comme aider, empêcher, etc.

1.3. Conditions déterminantes

1.3.1. Causes
     Ne sont concernées ici que les causes qui peuvent expliquer le pourquoi d'un acte de l'agent: Tu es tombé sur la tête ? expliquant une action insensée, et non le comment d'une bosse (8).

1.3.2. Traits de caractère
     Ils sont utilisés pour expliquer par une sorte de détermination le choix de telle réaction à tel motif :
Je suis courageux, mais pas téméraire (je ne fais pas cet acte dangereux), Je ne suis pas rancunier (je ne me venge pas).

1.3.3. Cas particuliers
     On observe que tel motif passe pour forcer à agir, telle interdiction pour impossible à transgresser, telle condition de faisabilité technique pour irrésistible.
     Seules les conditions déterminantes agissent sans la médiation, de la part de l'agent, d'une représentation mentale. Un acte peut être expliqué par une représentation mentale défectueuse d'une condition non déterminante.


2. Le pourquoi des conditions génétiques

     Les fonctions génétiques des états de choses représentés, susceptibles d'expliquer un acte, sont
— soit des fonctions reconnues ou conférées par convention à ces états de choses, et, s’il s’agit de fonctions intellectuelles (motivation, condition de faisabilité éthique), ces fonctions se maintiennent dans la représentation (l’énoncé [Il pleut] ne mouille pas mais motive de prendre un parapluie si le fait qu’il pleut le motive),
— soit des fonctions qui leur sont conférées conventionnellement par telle représentation discursive, par le biais de marques lexicales (internes ou externes à la représentation de l’état de choses), ou par le biais de conventions de sens ou d’usage d’un énoncé.

fonction de l'état de choses lui-même
     fonction reconnue à l'état de choses
          cause

               Tu as bu ! (tu as un comportement insensé)
          motivation
     état de choses motif par évaluation (sur un axe allant de l’universel naturel à l’individuel singulier en passant par le culturel collectif)
                    états de choses extralinguistiques
                         le beau temps motif pour aller se promener
                         le courant d'air motif pour fermer la fenêtre
                    états de choses linguistiques réalisés évalués
                         demande évaluée négativement motivant un refus
                         gros mots motivant une réprimande
          condition de faisabilité technique
               Je n'ai pas eu le temps (je ne l'ai pas fait)
          caractère
               Je ne suis pas rancunier (je ne me suis pas vengé)
     fonction conférée par convention à l’état de choses
          motivation

               convention extralinguistique
                    Je vous ai laissé parler, motif pour me laisser parler à mon tour
               convention linguistique
     états de choses linguistiques réalisés : motifs par convention de langue : impératif (par défaut), question (par défaut), certains phrasillons spécialisés, énoncés performatifs explicites "directifs", "promissifs"
     Je fais ce qu'on me dit.
          condition de faisabilité éthique
               convention extralinguistique
Tu n’as plus [quatre] ans ! (tu fais l’enfant)
fonction conférée à un état de choses par telle représentation discursive
     par une marque lexicale
          motivation
               marque interne à l'état de choses

                    états de choses motivationnels
                         avoir envie, vouloir ; devoir, falloir (certains emplois), etc.
                    états de choses évaluatifs
                         agréable, déplaisant, …, juste, normal, …, utile, efficace, …
               marque externe à l'état de choses
                    relateurs trans-propositionnels en structure profonde, dans diverses catégories grammaticales
                      […]
     par convention de sens et/ou d’usage d’un énoncé usuel
          cause

               Tu es tombé sur la tête ? (tu as un comportement insensé)
          motivation
               état de choses motif par évaluation
                    positive : Un ange passe (on s'est arrêté de parler)
                    négative : Tu ne m’as jamais vu ? (tu me regardes fixement)
          condition de faisabilité éthique
               On n’a pas élevé les cochons ensemble (tu me tutoies)
          condition de faisabilité technique
               Il s’est fait moine ? (on ne le voit plus)
          trait de caractère
                Vous n’êtes pas herbivore ? (vous ne prenez pas de salade verte)



3. Fonctions évaluatives de l'explication

     Nous examinerons d'abord les cas où l'explication n'est pas une évaluation positive.

3.1. Évaluation négative

3.1.1. Actes déterminés
     cause coupable réputée à effet de valeur négative,

          que l'agent en soit responsable          
             Tu as bu ! ("tu déraisonnes")
          ou non :
               Tu as des visions ?, Tu entends des voix ?
                 Ça ne va pas ?, Tu n'es pas bien ?, Tu es malade ?, Tu es tombé sur la tête ! ; Tu t'es levé du pied gauche ?
(tu es de mauvaise humeur)
     trait de caractère coupable
            Tu es fou !, Tu n'as pas de cœur ; Tu n'as pas d'amour-propre (tu te laisses humilier)
condition de non faisabilité technique
     L'implicite de culpabilité — avec ou sans responsabilité de l'agent — s'étend au manque de pouvoir corporel et intellectuel.
     - pouvoir corporel :
permanent : Tu es sourd ? (9) (tu n'entends pas), Tu vois pas clair ? (tu me bouscules), Tu n'as pas de sang dans les veines.
          accidentel : Tu dors ?, Tu es dans la lune !
     - pouvoir intellectuel :
         Tu ne comprends pas ?, Tu n'as pas beaucoup de mémoire, d'imagination, Tu n'as pas de psychologie, Tu ne penses jamais à rien !
     - savoir :
          Tu ne le sais pas ? (tu poses une question)
     - savoir faire :
     Tu n’es pas doué, Tu ne sais pas t'y prendre, y faire, Tu ne sais rien faire, On voit que tu n’as pas l’habitude, Tu n'as pas la technique.

3.1.2. Actes pas même déterminés
     Il s'agit d'hypothèses explicatives de la non réalisation d'un acte, avançant une condition de non faisabilité technique notoirement fausse. L'explication avancée étant implicitement la seule, répondre non serait admettre que l'acte est sans explication, et répondre oui reviendrait à considérer l'acte comme déterminé par une condition coupable, comme au point précédant.
     pouvoir corporel
            Tu es sourd ? (tu ne fais pas ce que je te dis) ; Tu ne peux pas ouvrir les yeux ?, Tu es aveugle ? (tu ne vois pas ce qui est devant tes yeux) ; Tu as perdu ta langue ? (tu ne parles pas).
          On hésitera entre la présente catégorie et la précédante pour
            Tu ne peux pas te retenir ?, Tu ne peux pas faire attention ?, te taire ?, …
     savoir faire
        Tu ne sais pas lire ? (tu ne fais pas ce qui est écrit), Tu ne peux pas parler comme tout le monde ? (tu parles de manière pédante)
     Ces énoncés sont des contre-explications (concessions) déguisées : "tu ne fais pas ce que je t'ai dit alors que tu n'es pas sourd", etc.)

3.1.3. Actes non appropriés
     La condition qui rendrait l'acte approprié n'est pas effective.
     motifs
         Tu as un train à prendre ?, Il y a le feu ? (tu te presses), On t'a demandé ton avis ? (tu le donnes)
     conditions de faisabilité éthique : explication ironique
          Évidemment, tu as tous les droits !, Tu peux tout te permettre !
     Ces explications (comme en 3.1.2) sont des concessions déguisées ("tu t'abstiens alors que c'est obligatoire", etc.)

3.1.4. Actes appropriés à une représentation mentale défectueuse et coupable
     Du point de vue de L, l'acte de A est non approprié, parce que A est coupable de d'ignorer ou de se tromper sur une condition qui rendrait l'acte approprié.
     absence de représentation mentale
          motif

             Tu ne sais pas que c’est obligatoire ? (tu ne l'as pas fait), Tu ne sais pas ce que tu veux (tu ne cesses de changer d'avis), Tu ne sais pas à qui tu as affaire, Tu ne sais pas à quoi tu t’exposes, Tu ne sais pas ce que tu perds, ce qui t’attend.
              Tu ne me reconnais pas ? (tu ne m'adresses pas la parole)
          condition de faisabilité éthique
               Tu ne sais pas que c'est défendu ? (tu le fais)
          condition de faisabilité technique
               Tu ne sais pas que c'est impossible ? (tu essaies)
     représentation mentale erronée
          motif

               Tu te prends pour le centre du monde (tu ramènes tout à toi)
               Pour qui tu te prends ?, Pour qui tu me prends ?
             Tu crois que ça tombe du ciel ? (tu ne fais rien pour obtenir ce que tu désires)
             Tu crois que tu m’impressionnes ?, que tu me fais peur ? (tu me menaces), Tu crois que tu vas t’en tirer comme ça ?, Tu crois que je vais me laisser faire ?, Tu crois que je vais le faire à ta place ?, Tu crois que je vais marcher ?
          condition de faisabilité éthique
             Tu te crois tout permis ; Tu te crois dans une porcherie ? (tu fais des saletés)
     On obtiendrait une contre-explication en restituant la réalité ("tu ne l'as pas fait alors que c'est obligatoire", etc.)

3.1.5. Contestation de la source de l'appropriété
     L conteste non pas la réalité d'un état de choses, mais qui, du point de vue de A, lui confère une fonction motivationnelle.
     — état de choses motif par convention :
             [— Aujourd'hui, je (ne) travaille (pas). — Oui, bien sûr, c'est dimanche ! explication ironique]
     — état de choses motif par évaluation :
     A serait par exemple accusé de malveillance envers L dans des cas tels que [Tu fais des courants d'air parce que je suis enrhumé !] ou à l'inverse, [Tu fais du bruit parce que j'apprends mes leçons !]
     Noter que l'explication et la concession (contre-explication) hypotaxiques sont ici synonymes, sauf que l'explication implique non seulement culpabilité mais aussi responsabilité de A.

3.1.6. Actes appropriés à un motif coupable
3.1.6.1. Motif subjectif

     L prête à A des motifs qui sont des états mentaux coupables.
          états de choses motivationnels
             Tu veux toujours avoir le dernier mot, Tu veux toujours tout, tout de suite ; Tu veux ma mort ? (tu me proposes une activité dangereuse) ; Tu veux la guerre ?, Où veux-tu en venir ?, Qu'est-ce que tu veux me faire dire ?
             Tu ne veux pas comprendre, Tu ne veux pas le savoir, Tu ne veux pas me croire, Tu ne veux pas le dire, l'avouer.
             Tu ne peux pas ou tu ne veux pas ?
("tu ne veux pas")
             Tu as toujours quelque chose à dire.
          évaluations
          - évaluations positives
             Tu aimes ça ?, Ça t'amuse ?, Ça fait ton affaire, Ça t'arrange (10) ("je trouve de valeur négative que tu aimes ça", etc.)
          - évaluations négatives
               Tu ne me crois pas ? (tu vérifies)
               Tu n’as pas confiance en moi, La confiance règne ! (tu te méfies)
               Ça ne te plaît pas ?, Tu n’aimes pas ça ? ("tu as tort")
                Tu n'aimes rien, Tu prends tout mal (tu te fâches), Tu vois tout en noir (comportement pessimiste)
             Tu n'en a jamais assez, Ce n'est jamais assez beau pour toi,
               Tu ne m'aimes plus.
             Tu n'es jamais content
(tu boudes) ; Tu n'es pas content ?, Tu n'es pas heureux ? (tu protestes, etc. ; s'emploient comme défi)
     La valeur négative du motif implique la valeur négative de la réaction de participation.

3.1.6.2. Manque coupable

     Au delà des états mentaux la valeur négative de certains autres états de choses privés motifs de A emporte celle de la réaction. C'est le cas du manque coupable que l'on a dans
     Tu n'as jamais rien vu ?, Tu ne m'as jamais vu ? (tu (me) regardes fixement)
(cf. aussi supra le manque de pouvoir).
     Or, l'idée d'une propagation de la valeur d'un état de choses motif à une réaction appropriée n'est nullement inhérente à la notion de motif : la valeur négative d'avoir cassé un vase, fût-ce par colère, ne se propage pas à l'acte approprié de recoller les morceaux. La valeur négative de l'acte semble tenir au fait qu'il est l'indice d'une incomplétude (11) de l'agent.

3.2. Bémolisation de l'évaluation négative : excuse

     L'excuse sémantique (12) explique un acte de valeur négative par une détermination par une condition non coupable, ou par une non appropriété sans culpabilité.

3.2.1. Actes déterminés par une condition de valeur négative non coupable
(à distinguer de la détermination par une condition normale, § 3.4.1.1)
     cause
        J'ai un chat dans la gorge (enrouement), C'est nerveux (rire déplacé)
     trait de caractère
        Je suis lent, Je suis maladroit
     condition de non faisabilité technique
        Je ne suis pas dans mon assiette. (manque de performance)
        Je n’ai pas eu le temps, J'ai eu un empêchement, J'ai été dérangé, retenu. (action programmée non réalisée)
     motif déterminant
        On t'a forcé, Tu n'avais pas le choix (tu as fait cet acte de valeur négative) (13)

3.2.2. Actes appropriés à une représentation mentale défectueuse non coupable
     absence de représentation mentale d'un motif

          J'ai oublié (je n'ai pas réagi comme il convenait)
         Je n'ai pas entendu le réveil (je ne me suis pas levé à l’heure), Je ne t'avais pas vu (je ne t'ai pas salué)
     représentation mentale erronée
          d'un motif

             J’ai cru bien faire, Je croyais que ça irait ; Je croyais que ça te ferait plaisir. (je t’ai fait un cadeau)
             Tu as cru bien faire.
          d'une condition de faisabilité éthique
               Je croyais que j’avais le droit.
          d'une condition de faisabilité technique
               Je croyais que c'était possible (j'ai essayé, en vain)
     Comme en 3.1.4, on st proche de la concession.

3.3. Bémolisation de l'évaluation positive

     L'acte est de valeur positive, mais il est plus déterminé qu'approprié, ce qui limite le mérite de l'agent :
     - cause en place de motif : Tu es tombé du lit ? (pour une fois, tu es matinal)
- motif considéré comme déterminant : On t'a forcé, Tu n'avais pas le choix (tu as fait cet acte de valeur positive),
- condition de non faisabilité technique : Tu n'en es même pas capable (tu n'as pas fait cet acte de valeur négative).

3.4. Évaluation positive

3.4.1. Actes déterminés

3.4.1.1. Condition normale

     On se justifie d'un non acte en invoquant une condition de non faisabilité technique normale, à laquelle on ne peut s'opposer.
     Je ne suis pas une machine, Je ne peux pas faire trente-six choses à la fois, Je ne peux pas être partout à la fois, Je ne peux pas aller plus vite que la musique, Je n'ai que deux mains (limitation de l'action réalisée)
     Je n'ai pas la science infuse, Je ne connais pas l'avenir, Je ne lis pas dans le marc de café. (je n'explique pas tout, je ne prédis pas l'avenir)
     Je ne suis pas Crésus. (je limite mes dépenses)

3.4.1.2. Condition méritoire

     Les énoncés usuels supposant un mérite de l'agent à l'égard d'un explicans déterminant semblent peu nombreux.
- cause subjective d'une réaction à un motif : J'ai eu un coup de cœur.

3.4.2. Actes appropriés
     Finalement, un acte sera évalué positivement s'il est approprié à un état de choses qui se présente comme une représentation mentale tenue pour véridique ou comme un état de choses "privé" non coupable, ou "public", et si L adhère, à l'instant de l'énonciation, aux conventions et évaluations qui sont celles de l'agent.
— participation à un état de choses de valeur positive :
- motif : Je crois que ça va marcher (j'essaie), J'avais envie (je l'ai fait), Je vais chercher des allumettes (je sors), Ça va t'aider (je te le conseille)
     - condition de faisabilité éthique : C'est mon droit.
- condition de faisabilité technique : Je m'en sentais capable (je l'ai fait).
— opposition à un état de choses de valeur négative motif :
     [Il pleut (je prends mon parapluie)]
     Pour qu'une explication justifie un acte, il faut que l'acte soit approprié à un motif qui soit un bon-motif-pour-cet-acte (par exemple, telle agression est-elle un bon motif pour telle riposte ?). L'observable montre qu'il ne s'agit là que d'un cas de figure, plus ou moins fréquent selon le corpus.


4. Conclusion

     Les variables constitutives des fonctions évaluatives inhérentes à l'explication pourquoi d'un acte rendent compte du fait que l'explication ne tend pas essentiellement à la justification: l'explication peut aussi évaluer négativement ou excuser. Ces variables incluent:
— le type de condition génétique exercée sur l'acte par l'état de choses en position d'explicans, selon qu'il rend l'acte (non) déterminé ou (non) approprié à cet état de choses,
— dans le cas d'un acte approprié à un motif, l'évaluation de ce motif comme étant ou non un bon motif pour cet acte,
— l'identité ou non du locuteur et de l'agent, et notamment la coïncidence ou non de leurs conventions et de leurs évaluations motivationnelles,
— la conformité à la réalité ou non de la représentation mentale de la condition d'appropriété de l'acte que se fait l'agent,
— l'évaluation de l'état de choses explicans par le locuteur : méritoire, normal, non coupable, coupable.
     On remarque en particulier que l'évaluation négative peut s'appuyer sur une idée de "culpabilité sans responsabilité", appliquée notamment à "l'incomplétude coupable" d'un agent distinct du locuteur.
     Les explications parataxiques comportent des zones où explication et contre-explication (concession) se confondent : explication ironique, contre-explications déguisées en hypothèses explicatives notoirement fausses.


Notes

1 Il n'est pas possible de présenter ici les critères d'inclusion des énoncés dans la nomenclature. Pour les besoins de l'article il suffira de considérer les énoncés utilisés comme attestables en fonction explicative.

2 La plupart des énoncés cités auront nécessairement fonction d'explication (Tu es dans la lune !) ou d'hypothèse explicative (Tu ne m'as jamais vu ?) ; pour d'autres (J'ai oublié) il n'y a explication que dans certaines conditions d’emploi qu'il n'est pas possible de préciser ici ; de même, l'acte expliqué indiqué est dans certains cas précisément défini par l'énoncé, dans d'autres cas, ce n'est qu'une possibilité parmi d'autres.

3 On relève également quelques explications faisant référence à une condition statistique(Jamais deux sans trois), ou plus ou moins vides (Ça arrive, C'est la vie, , C'est comme ça, Parce que.)

4 À distinguer des causes fournissant des explications comment du résultat d'un acte.

5 Sur la distinction cause / motif dans la philosophie de l'action, voir Ricœur (1977).

6 Du fait que le bien est « ce à quoi on tend en toutes circonstances » (Aristote, Éthique à Nicomaque, I,1)

7 Certains des énoncés explicatifs utilisés seront suivis de l'indication, entre parenthèses, d'une glose entre guillemets et/ou de l'indication de l'acte qu'ils expliquent ou peuvent expliquer ; les énoncés hors nomenclature des énoncés usuels sont mis entre crochets. L désigne le locuteur, A l'allocutaire.

8 L'usage effectif de pourquoi et de comment n'est pas aussi tranché.

9 Énoncé "homopragme" selon que l'implicite est "oui" (supra) ou "non" (ici).

10 Certains de ces énoncés sont "homopragmes" par "homaxie" (ils sont employés au titre soit de l'évaluation que fait A, soit de l'évaluation négative qu'en fait L).

11 Cf. la notion d' "insigne de complétude" chez Flahaut (1978).

12 S'oppose à l'excuse formelle du type Je m'excuse, Excusez-moi, …

13 Énoncés utilisables, donc, pour bémoliser aussi bien un acte de valeur positive que de valeur négative.





Références

Borel, Marie-Jeanne (1981), "Raisons et explication", Revue européenne des sciences sociales XIX-56 : 37-68.
Flahaut, François (1978), La parole intermédiaire, Paris : Seuil.
Ricœur, Paul (1977) : "Le discours de l'action", in Tiffeneau, D. (dir.), La sémantique de l'action, Paris : CNRS, 3-137.