Approche pragmatique d’un ensemble
d’énoncés "fondamentaux" du français
MARTINS-BALTAR Michel
ÉNS LSH
1. Introduction
Contrairement au lexique, l’ensemble des énoncés attestés et attestables est un infini en expansion, mais il s’en faut de beaucoup, notamment dans la conversation familière, et pas uniquement, que tous les énoncés produits soient des créations.
L’analyse des fonctions des énoncés fait apparaître qu’il existe un ensemble d’énoncés qui contiennent des informations pragmatiques explicites sur leur emploi, ou auxquels sont associées en langue, en compétence, des informations pragmatiques implicites.
Il va s’agir, à l’aide de certains critères, de constituer un ensemble d’énoncés dits "usuels", ayant l’une ou l’autre de ces propriétés, l’idée étant qu’une liste d’énoncés "fondamentaux" pourrait être obtenue par sélection dans ce premier ensemble.
On trouve de premiers recueils d’énoncés dès l’Antiquité. Une motivation pratique essentielle en est contrastive : c’est en effet un trait caractéristique de certains énoncés de ne pas pouvoir se traduire directement d’une lange à l’autre.
On s’en tiendra ici à mentionner des travaux contemporains :
- Les Structures figées de la conversation de Françoise Bidaud (2002), comportant 1057 énoncés français n’acceptant pas de traduction directe en italien.
- Les "dictionnaires de la communication" et les "guides de la communication" bilingues d’Andrei Gancz (1999, 2001), portant sur le roumain, le hongrois et le français.
En perspective monolingue, la notion d’actes de parole a donné lieu à l’élaboration de listes de type onomasiologique dans les Niveaux-Seuils de diverses langues européennes, à la suite du Threshold Level (van Ek, 1975).
L’intégration des énoncés dans les dictionnaires de langue fait une avancée remarquable avec le Dictionnaire des façons de parler du XVIe siècle de Pierre Enckell (2000), qui comprend une proportion inusitée de "locutions phrastiques", absentes des dictionnaires consultés, telles que Que faites-vous de bon ? "pour s’enquérir des nouvelles de quelqu’un", C’est la vieille chanson "pour signifier que quelque chose se répète de façon lassante", etc.
2. Modèles d’analyse pragmatique des énoncés
Pour situer la démarche qui aboutit à la notion d’énoncé usuel il est utile de la situer rapidement dans la problématique des actes de parole.
On peut opposer deux perspectives d’analyse de l’énoncé : l’une interne, l’autre externe. La théorie des actes illocutoires du philosophe John Austin (1962) propose une analyse interne des énoncés. Austin remarque au départ qu’un énoncé comme
Je baptise ce vaisseau Machin Truc
est une assertion qui (sous certaines conditions extralinguistiques), réalise ce qu’elle asserte : elle réalise le baptême du bateau. Mais il en va de même avec des énoncés ordinaires : dans
Tu travailles bien, Est-ce que tu travailles bien ?, Travaille bien.
il y a un même "contenu propositionnel", la proposition "|que tu travailles bien|", qui est l’objet commun des actes que ces énoncés réalisent, respectivement une assertion, une interrogation, une demande de faire.
Certains éléments lexicaux vont également expliquer la valeur d’acte d’un énoncé, ainsi pouvoir rendrait compte de ce que Peux-tu me passer le sel ? soit, en fait, une demande de passer le sel.
À ce niveau d’analyse la force d’acte des énoncés sur leur contenu tient à une convention, que cette convention soit purement linguistique (types de phrases, lexique), ou qu’il s’y ajoute une convention extralinguistique comme dans l’acte de baptiser.
L’analyse externe ou relative va considérer l’acte qu’un énoncé réalise par rapport à autre chose que son contenu propositionnel. L’analyse du dialogue étudie l’énoncé dans sa fonction de réplique. Ivan Fónagy (1982), dans une perspective plus large que celle du dialogue, fait le constat empirique de l’existence d’un "lien" entre certaines "situations" et certains énoncés. Il relève par exemple des énoncés spécifiques du téléphone :
Qui est à l’appareil ?, C’est de la part de qui ?, Qui demandez-vous ?
Ne quittez pas, Un instant, Je vous le passe.
Il note aussi bien des énoncés spécifiques d’un article scientifique, des méta-énoncés usuels dans le discours familier, etc. De même les formules de politesses varient selon les paramètres sociologiques de leur situation de production.
Chez Fónagy, la notion de "situation" apparaît multiforme : elle prend en compte le statut relatif des interlocuteurs, les circonstances de l’échange, aussi bien que ce qui, dans une situation, caractérisée de manière abstraite, appelle tel ou tel énoncé en tant qu’il réalise une réaction appropriée à cette situation : c’est par exemple un événement inattendu face auquel on exprime sa surprise (Ça alors, je n’en reviens pas ! C’est la meilleure ! On croît rêver !, etc.)
Finalement, pour Fónagy tout énoncé est soit un "énoncé lié", régulièrement produit dans une situation définie, soit, dans le cas contraire, un "énoncé libre". Les "énoncés liés" vont constituer une part importante de l’ensemble des énoncés usuels.
On peut essayer de systématiser la nature du lien fonctionnel entre énoncé et "situation" en partant de l’idée que tout acte, supposé volontaire par définition, qu’il soit acte de parole ou autre, est une réaction à un motif, non seulement au motif en tant que tel (qu’il s’agit de satisfaire), mais au motif en tant qu’il est tel état de choses, préalablement à sa fonction de motif. L’énoncé sera alors caractérisé par un motif d’énonciation, une fonction réactive par rapport à ce motif d’énonciation, et un mode de réalisation de cette fonction, faisant intervenir des propriétés formelles de l’énoncé mais aussi, le cas échéant, son contenu.
Sans entrer ici dans les détails d’une catégorisation on peut dire qu’un motif est soit essentiel, lorsqu’il se présente comme un désir, une obligation, soit accidentel, lorsqu’il tient sa fonction d’une convention linguistique ou extralinguistique, arbitraire (emploi typique de l’impératif) ou motivée (les feux d’artifices du 14 juillet), ou qu’il tient sa fonction d’une évaluation (penser par exemple aux motifs des récompenses et des punitions). Les fonctions réactives consistent à satisfaire le motif en tant que tel, mais vis-à-vis de l’état de choses motif lui-même elles peuvent être transformatives (le fait d’arrêter, par exemple), rétributives, ou intransformatives de la réalité de l’état de choses, comme les fonctions de représentation ou d’évaluation.
À partir de ces quelques éléments nous allons voir comment peut se constituer une nomenclature d’énoncés usuels, dans laquelle des énoncés "fondamentaux" pourraient être sélectionnés.
3. Constitution d’une nomenclature d’énoncés usuels
3.1. Le motif de l’énonciation nécessaire
Voici quelques exemples d’énoncés auxquels est attaché un implicite linguistique concernant la nature de leur motif d’énonciation nécessaire, lequel est plus ou moins précis selon les cas (nous n’en donnons qu’une caractérisation succincte) :
- état de choses non déterminé : C’est amusant, Où allons-nous ?, Me voilà bien avancé !, Tu as vu ça ?
- état de choses déterminé
- douleur ponctuelle : Aïe !
- acte non déterminé : Tu abuses, Tu es un ange.
- acte déterminé
- offense : Je suis au-dessus de ça.
- acte de parole
- silence : Un ange passe.
- critique : J’en connais d’autres.
- représentation : Je ne t’apprends rien.
- conseil : Tu veux m’apprendre mon métier.
- acte corporel, physique
- quelqu’un se fait mal en bricolant : C’est le métier qui rentre.
- on prend quelqu’un en photo : Le petit oiseau va sortir.
- clichés prédicatifs :
manger sa soupe : Ça fait grandir.
manger des carottes : Ça rend aimable.
manger des épinards : Ça donne des forces.
boire en mangeant : Ça fait glisser.
- acte social
- rencontre : Bonjour, Quoi de neuf ?, Le monde est petit.
Par contraste avec ces énoncés "liés", la plupart des énoncés attestés ou attestables, du type
Il pleut, Quelle heure est-il ?, Ferme la porte
n’ont d’autre motif d’énonciation nécessaire que ce qu’implique une assertion, une question, un impératif : ce sont des énoncés "libres".
3.2. Le mode de réalisation de la fonction
Il va s’agir ici de retenir aussi bien les énoncés dont la fonction est due à un lexique spécialisé, à l’intérieur d’une certain type de phrase, que ceux dont la fonction est due à des conventions linguistiques non marquées portant sur la fonction littérale de l’énoncé, sur la nature de son contenu (dans le cas des énoncés elliptiques) ou sur ses propriétés sémantiques.
3.2.1. Dimension lexicale
Ne sont concernés ici que les éléments lexicaux pleinement constitutifs des énoncés, à l’exclusion des connecteurs et autres marqueurs discursifs (eh bien, mais, parce que, tiens, va,…)
a - les phrasillons ("mots-phrases")
- prophrases
Oui, Non, Si et les adverbes qui peuvent avoir certaines de leurs fonctions : Absolument (pas), Certainement (pas), Tout à fait, Parfaitement,
- fonction expressive - évaluative
positive : Ah (la la) , Bravo !, Miam miam !, Ouf !,
négative : Ah !, Aïe !, Brr !, Hélas !, Merde !, Zut !, Allons bon !,
- salutation : Bonjour, Au revoir, Adieu,
- transformation magique : Abracadabra !
- programmation d’une réaction : Allô ?, Chiche !, Chut !, Psst !, Stop !
b - certains des pronoms formant énoncé : pronoms formant question partielle (demander de préciser) :
Qui ?, Quoi ?,Où ?, Quand ?, Comment ?, Pourquoi ?, Et alors ?
Les lexiques évaluatif, programmatif, performatif sont constitutifs (de demandes) d’évaluations ou de programmations, de réalisations d’actes divers.
c - le lexique évaluatif – très volumineux – parce que l’évaluation est une fonction essentielle et qu’elle est la première source de la motivation :
aberrant, abominable, absurde, abuser, adorer, affreux, aimer, aller (ça va), anormal,…
ainsi que le lexique des conséquences indirectement évaluatives de leur "cause" :
affliger, agacer, aggraver, agréable, aider, aimable, amuser, angoisser, arranger,…
Pour des raisons évidentes, on ne retiendra ici que des énoncés élémentaires comme C’est intéressant (formulaires anaphoriques, 3.5).
d - le lexique programmatif :
appartenir à qqn de, avoir à, y avoir de quoi, n’y avoir qu’à, avoir besoin de, devoir, avoir envie de, falloir, pouvoir, s’agir de, vouloir
qui fournit des assertions de motifs explicites, formant des "formulaires" comme Je veux bien, Je veux [essayer] (cf. 3.5).
e - le lexique performatif c’est-à-dire les verbes pouvant être employés dans une assertion performative explicite, au moins pour les actes qui ne font appel qu’à des conventions linguistiques :
abonder (J’abonde dans votre sens), accepter, accorder, admettre, annoncer, applaudir, approuver, assurer, attirer l’attention, avertir, avouer,…
3.2.2. Dimension conventionnelle
Cette dimension concerne les énoncés faisant l’objet d’une convention linguistique
- opérant une substitution de fonction littérale,
- ajoutant à un état de choses mentionné une évaluation ou un rôle actanciel,
- donnant la résolution de certains énoncés elliptiques.
a - conventions de substitution de fonction littérale
Nous essayons de ne prendre ici que des énoncés qui ne sont jamais employés dans leur sens littéral (énoncés dysphrasiques, 3.3) :
- substitution de polarité de l’état de choses mentionné
La belle affaire !, La bonne blague !, C’est du propre, du joli, C’est malin !
- substitution de nature de l’illocutoire
- questions partielles d’emploi représentatif
De quel droit ? ("aucun")
De quoi j’aurais l’air ? ("d’un imbécile")
À qui le dis-tu ? (à moi, qui suis bien placé pour le savoir)
À qui la faute ? (à toi)
Qui sait ? (personne).
- certains représentatifs d’emploi programmatif, sélectionnés par leur motif d’énonciation nécessaire et l’appartenance de leur contenu au champ praxéologique général
Tu fais ce que je te dis !, Tu viendras pas te plaindre !
Tu prends tes responsabilités
Tu m’arrêtes si je me trompe.
Tu me raconteras, Tu m’excuseras (vs Tu me remercieras, prédictif)
Je t’appelle, Tu m’appelles (séparation)
On se calme ! (énervement)
mais non Tu bois, Tu manges, Tu fermes la porte, etc.
- et certains représentatifs, sélectionnés par leur motif d’énonciation nécessaire, programmant d’agir en tenant pour vrai vis-à-vis d’un tiers leur contenu mensonger :
Je ne suis pas là, Tu n’as rien entendu
mais non Je suis malade, J’ai trois enfants, etc.
- substitution de l’illocutoire et de la nature
de l’état de choses mentionné
- représentatif > évaluatif positif ou négatif
Tu penses !, Tu parles !
- représentatif > évaluatif positif
Je pense bien ! (évalue ce que tu dis)
- programmatif > évaluatif négatif
Je vous demande un peu !
Va savoir !, Va lui faire comprendre ! ("on ne peut pas")
Et allez donc !, Allons donc !
- interrogatif > évaluatif positif ou négatif
Tu te rends compte ?
- interrogatif > évaluatif négatif
Penses-tu !
b - conventions sur l’évaluation d’un état de choses mentionné (les énoncés homophrasiques - cf. 3.3 - sont signalés par "h.").
- évaluations motivées dans l’extralinguistique
- par un postulat de dissymétrie entre "je" et "tu", telle que l’exprime avec un certain bonheur d’expression le fameux Moi c’est moi et toi tais-toi :
- "à moi la valeur positive, à toi la valeur négative"
On a de ce point de vue des sortes de "paires minimales" axiologiques où la substitution de la 2e à la 1re personne inverse la polarité de la valeur implicite de l’état de choses mentionné :
C’est moi qui te le dis / C’est toi qui le dis.
Il faut tout me dire / Il faut tout te dire.
Ça m’arrange / Ça t’arrange.
J’aimerais bien / Tu aimerais bien.
- aspects de la valeur négative de l’allocutaire
- ses intentions sont mauvaises (procès d’intention)
Qu’est-ce que tu veux me faire dire ?
C’est pour moi que tu dis ça ?
- ce qu’il dit et fait est de valeur négative
Tu dis ça ! ("mais tu ne le penses pas")
Tu vois comment tu es !
- ses opinions sont erronées
Tu crois ça !, C’est ce que tu crois !
- ses actes sont sans valeur : ils ne motivent pas de réaction de la part du locuteur
Tu peux croire ce que tu veux, Tu peux me regarder comme ça.
- même ses qualités sont de valeur négative
Tu ne manques pas d’audace !
- il est responsable des infirmités qui lui sont prêtées
Tu es sourd ?, Tu ne vois pas clair ?, Tu es aveugle ?
Tu n’as pas de sang dans les veines !
- il prend trop de place
On n’entend que toi !
Tu n’en fais qu’à ta tête.
Toujours les mêmes !
Il n’y en a que pour lui.
- il motive des réactions de valeur négative pour le locuteur, pénibles
Il faut tout t’apprendre, te demander, te dire
- il motive des réactions qui l’humilient, le menacent
Il faut te faire un dessin ?
Tu veux que je te tienne la main ?
Tu veux mes doigts ?
On a néanmoins une construction positive de l’image de l’allocutaire dans
Vos désirs sont des ordres.
- à l’inverse, ce dont le locuteur est responsable est de valeur positive
Et voilà le travail !
Je l’ai toujours dit, Je n’ai jamais dit ça.
Je n’ai jamais dit autre chose.
- par référence à une norme éthique extralinguistique non respectée
On ne dit plus bonjour ?
On voit tout ! (h.) (attentat à la pudeur)
On nous regarde ! (h.) (par réaction à une infraction)
- par référence à un stéréotype d’évaluation
À l’évaluation négative de la monotonie, de la répétition correspond l’évaluation positive du changement :
C’est toujours pareil, C’est toujours la même chose, C’est toujours la même chanson, la même histoire, la même salade, C’est toujours comme ça (vs C’est toujours ça !), Ça recommence !, On la connaît ! Tu l’as déjà dit, Tu te répètes !
Ça change (de l’ordinaire).
- évaluations linguistiques arbitraires
L’évaluation de l’état de choses mentionné dans l’énoncé ne semble pas pouvoir s’expliquer par référence au seul contenu ou par une attitude du locuteur vis-à-vis de l’allocutaire.
- états de choses de valeur négative :
Ça commence à (bien [=beaucoup]) faire vs Ça le fait, évaluatif positif récent.
Ça n’arrive pas qu’aux autres.
La coupe est pleine.
C’est ici que les Athéniens s’atteignirent.
On sait comment ça finit, On sait où ça mène.
- le locuteur s’accuse
Qu’est-ce que tu vas penser de moi ? (vs Qu’est-ce que tu penses de moi ?)
Qu’est-ce que j’ai été imaginer ?
- valeur négative pour l’allocutaire
Tu vas avoir de mes nouvelles (vs Je te donnerai de mes nouvelles)
Tu vas avoir affaire à moi (vs C’est à moi que tu auras affaire)
- états de choses de valeur positive`
Je ne t’apprends rien.
Ce sera pour une autre fois.
c - conventions sur un rôle actanciel d’un état de choses mentionné
Les rôles actanciels des états de choses mentionnés participant à la fonction de l’énoncé sont "rétrospectifs" lorsqu’ils se rapportent au motif de l’énonciation (ou son motif), et "prospectifs" lorsqu’ils se rapportent à une réaction au motif de l’énonciation.
Si l’énoncé Il pleut peut fonctionner comme une demande de prendre un parapluie, c’est parce que le fait qu’il pleut lui-même peut être une motivation pour prendre un parapluie et que cette fonction "intellectuelle" de motivation de l’état de choses extralinguistique se maintient dans la représentation de cet état de choses (alors que l’énoncé Il pleut ne mouille pas).
Toujours est-il que cette propriété de motiver de prendre un parapluie n’appartient nullement à la définition en langue de l’énoncé Il pleut. Par contre certains énoncés ont un implicite linguistique de rôle actanciel qui fait partie de leur sens et rend compte de leur fonction réactive.
Les états de choses concernés par ces implicites linguistiques peuvent être fantaisistes, humoristiques, évidemment vrais ou évidemment faux, humiliants, menaçants. Les rôles qui leur sont attribués peuvent être réels, fantaisistes, fondés dans la superstition et/ou la religion.
- rôles rétrospectifs, vis-à-vis du motif de l’énonciation
- cause
Le marchand de sable est passé.
Tu as mangé du lion ?
Tu les manges ! (h.) (consommation excessive de choses qui ne se mangent pas)
Ton père n’était pas vitrier.
Tu t’es levé du pied gauche ?, Tu es mal luné ?, Tu as tes nerfs ?
Quelle mouche te pique ?
Tu es tombé sur la tête ? (h.)
Tu es tombé du lit [tôt]? (h.) Fait qu’on est exceptionnellement debout de bonne heure.
Tu as perdu ta mère ? (h.)
Il s’est fait moine ?
- motif
Un ange passe.
Qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu ?
Tu attends le dégel ? (h.)
Tu as un train à prendre ? (h.)
Tu n’as jamais rien vu ? motif pour regarder intensément
Il y a le feu ? (h.), motif pour se presser.
Ça t’écorcherait la langue de dire merci, bonjour,… ?
Tu entends des voix ? (h.)
Tu veux faire mon portrait ? (h.)
- contre-motif (motif pour ne pas faire le motif d’énonciation réalisé, ou l’inverse)
Je n’ai pas la gale. (h.)
Je ne mords pas
Je ne suis pas le loup.
Pour qui tu me prends ?
Je ne vais pas le manger, à propos des choses qui ne se mangent pas
- conséquence
Ton nez remue.
Il va pleuvoir. (h.)
Ça pousse pas.
Sept ans de malheur !
Tu vas me faire pleurer. (h.)
- habitus
Vous n’êtes pas herbivore ?
- condition de non faisabilité
Tu (ne) comprends (pas) le français ? (à un francophone natif)
Tu (ne) sais (pas) lire ? (h.)
Tu as avalé, perdu ta langue ?
Tu es manchot ?, Tu es cul-de-jatte ?
Tu es sourd ?, aveugle ?, Tu ne vois pas clair ? (h.)
On a cassé le moule.
- rôle de réaction vis-à-vis du motif du motif de l’énonciation
C’est le bon Dieu qui t’a puni.
- rôles prospectifs, vis-à-vis
d’une réaction au motif de l’énonciation
- motif
- motif explicite
Tu veux que je te tienne la main ? (h.)
Tu veux que je pleure à ta place ?
Il faut te le dire en chinois ?
Il faut te faire un dessin ?
Tu veux que je me lève ? (h.)
- motif implicite
Le petit oiseau va sortir.
Tu veux mes doigts ?(dans ton nez)
Tu veux ma photo ?
- réaction
réalisée
Je croise les doigts., Je touche du bois.
À bon entendeur, salut.
Et ta sœur ?
Même pas mal !
Première nouvelle !
Une oie, deux oies,…
programmée
J’appelle le marchand de peaux de lapin.
Chatouille-moi ! (h.) "pour me faire rire"
Pince-moi ! (h.)
représentée
On en mangerait.
Le bon Dieu te le rendra.
d - conventions de résolution de certains énoncés elliptiques
- nombreuses hypothétiques Si p… elliptiques de la principale
La résolution de l’ellipse se fait par le biais de conventions sémantiques implicites.
- évaluation implicite de p
- motivée par la dissymétrie "je" / "tu" (3.2.2.b)
Si je m’y mets… / Si tu t’y mets…
Si tu m’écoutais… / Si je t’écoutais …
Si tu me laissais faire… / Si je te laissais faire…
- arbitraire
Si ce n’est que ça…
Si tu le prends sur ce ton…
Si tu te voyais…, Si tu voyais ta tête…
- rôle actanciel implicite de p (3.2.2.c), dépendant de l’évaluation éventuelle de p
Si tu y tiens…
Si tu insistes…
Si tu continues…
Si tu le prends sur ce ton…
- ellipses diverses
À mon avis… (avis négatif)
Avec la chance que j’ai… ("ça ne marchera pas")
Décidément… ("c’est la série noire")
Il y a des fois, franchement… ("il y aurait de quoi s’énerver")
Je te demande ça… ("je n’y attache pas beaucoup d’importance")
Maintenant que tu le dis… ("ça me revient")
Puisque tu insistes… ("j’accepte")
Puisque tu le sais… ("inutile de me le demander")
Sur ce… ("je prends congé")
Tant qu’on a la santé… ("c’est l’essentiel")
Toi, quand tu as décidé quelque chose… ("tu n’en démords pas").
3.3. Polyphrasie, homophrasie, dysphrasie
La polyphrasie rend compte de ce que la fonction de certains énoncés varie avec certaines modifications du motif d’énonciation n’affectant ni sa nature ni sa valeur : Il fait froid peut demander de fermer la fenêtre si elle est ouverte, expliquer et évaluer positivement qu’on la ferme, reprocher de l’avoir ouverte.
L’homophrasie concerne les énoncés qui peuvent avoir des emplois incompatibles. Elle est externe lorsqu’elle oppose un emploi "libre" et un emploi "lié", spécialisé (Ferme-la !), et "interne" lorsqu’elle oppose plusieurs emplois liés (Allez !).
Il y a dysphrasie lorsqu’un énoncé n’est jamais employé conformément à sa littéralité (C’est du joli !).
On recherchera prioritairement les facteurs d’homophrasie dans l’analyse des énoncés eux-mêmes.
- anaphore conventionnelle ou non
Ferme-la ! ("ta gueule", ou "la porte" etc.),
- polysémie lexicale
Ne bouge pas ("attends" / "ne te dérange pas" / "pas un geste !" : menace),
Je te connais : ton identité / ton habitus réactionnel (courage, timidité,…)
- sens plein ou usure sémantique
C’est génial !, C’est mortel !, Tu es fou !
- avec ou sans substitution de fonction littérale
- polarité du contenu propositionnel
Tu m’étonnes ! (fonction récente d’approbation)
C’est la meilleure !
Ça commence à me plaire.
Ça va (évaluation positive ou négative)
- illocutoire
- inversion ou non de polarité (ironie) d’une évaluation
Bravo !, Félicitations !, Merci !
Tu as bonne mine !, Tu peux être fier !
- substitution ou non de la nature de l’illocutoire
représentatif ou programmatif
Ça ne se reproduira pas, Tu t’en fous !
question ou offre
Qu’est-ce que tu bois ?
impératif ou évaluatif négatif :
Parlons-en !
interrogatif ou évaluatif positif :
Qu’est-ce que je disais ?
salutation ou évaluation négative
Bonjour ! (Bonjour les dégâts !)
- substitution ou non de sous-catégorie d’illocutoire programmatif (litotes)
Je t’en prie ! (interdiction), C’est un conseil (menace)
- avec ou sans implicite, ou avec implicites concurrents
- évaluation positive ou négative
Tu vas y arriver, Il ne faut pas être difficile, Tu parles !
- rôle actanciel
C’est compris ? , Tu entends ? (motifs pour que je répète ou pour que tu obéisses)
Il va pleuvoir. (sans rôle actanciel nécessaire ou conséquence d’un motif d’énonciation qui est un acte de l’allocutaire, soit de valeur négative - tu chantes faux - soit de valeur positive mais en cela trop exceptionnel).
3.4. Dimension aphoristique
Les adages, apophtegmes, maximes, préceptes, proverbes, sentences sont des énoncés usuels recueillis de longue date. Dans une perspective pragmatique il convient d’en préciser les emplois en termes de motif d’énonciation nécessaire et de fonction réactive. Au premier abord, on peut les répartir en normes prescriptives, descriptives et évaluatives.
- normes prescriptives
Il ne faut pas dire "Fontaine…"
En amour il faut tout partager, les plaisirs comme les peines.
- normes descriptives
- causatives
L’appétit vient en mangeant.
- motivationnelles
La faim fait sortir le loup du bois.
Les chiens aboient, la caravane passe.
- chronologiques
Tel qui rit vendredi dimanche pleurera
Après la pluie, le beau temps
Jamais deux sans trois
Un malheur ne vient jamais seul.
- représentatives
Les arbres cachent la forêt.
Chien qui aboie ne mord pas.
Qui ne dit mot consent.
- normes évaluatives
Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras.
Le hasard fait bien les choses .
3.5. Formulaires
Les formulaires pronominaux sont des énoncés réels ayant un pronom anaphorique plutôt qu’un syntagme de contenu quelconque qui les excluraient de la nomenclature : on retiendra les formulaires Ça n’engage à rien, Tu aimes ça ?, Je veux bien (pronom zéro) mais non leurs réalisations quelconques (Demander une documentation n’engage à rien, Tu aimes les navets ?, Je veux bien venir).
On peut schématiser les énoncés qui contiennent la dénomination d’un acte ou autre état de choses qui ne contribue à la fonction de l’énoncé que par son évaluation :
Ça t’amuserait de faire tel acte de valeur positive pour moi [ex. : aller étendre le linge] / de valeur positive pour toi [ex. : aller au cinéma] / de valeur négative pour toi [aller en prison] ?
Tu veux faire tel acte de valeur positive pour moi [ex. : faire la vaisselle] / de valeur négative pour moi [ex. : tout salir] ?
On peut également schématiser les énoncés qui comportent un constituant sur lequel ne semble peser aucune restriction :
Ça ne veut pas dire que [p].
Ce n’est pas pour dire, mais [p].
Il faut ajouter / avouer / dire / reconnaître que [p].
Chacun son [SN].
Et tu te dis [SN] !
Il ne faut pas abuser de [SN].
Il n’y a pas que [SN] dans la vie.
3.6. Parties d’énoncés
L’attention portée aux rôles actanciels des états de choses mentionnés dans les énoncés incite à annexer à l’ensemble des énoncés usuels les parties d’énoncé – locutionnelles ou non – dont le contenu possède un rôle actanciel pertinent pour leur fonction.
- compléments
par acquit de conscience, au bénéfice de l’âge, en mon âme et conscience, la mort dans l’âme, pour l’amour de l’art, en aucun cas, avec votre autorisation, jusqu’à nouvel avis,…
On peut hésiter quant à l’opportunité de retenir les nombreux "par + nom" concernés (par abnégation, accident, acharnement, admiration, affabulation, affection,…)
- propositions dépendantes
si je n’abuse pas, comme si ça allait de soi, quoi qu’il m’en coûte, ne t’en déplaise, pendant que j’y suis, puisqu’il le faut, lorsque le moment sera venu, quand on y pense, que je sache,…
Certaines de ces parties d’énoncés peuvent d’ailleurs devenir des énoncés elliptiques à résolution conventionnelle (3.2.2.d).
4. Énoncés "fondamentaux"
Conçu comme une réduction de l’ensemble des énoncés usuels, un ensemble d’énoncés fondamentaux serait construit sur des critères plus linguistiques que thématiques ou sociolinguistiques ("l’alimentation", "à la poste", "chez le médecin", etc.)
Sur quels critères peut s’opérer la sélection ?
4.1. Dysphrasie et homophrasie
Pour mettre en garde l’apprenant contre les avatars du sens littéral, il est utile de relever les énoncés qui ne s’emploient jamais avec leur fonction littérale, ou qui peuvent avoir des fonctions distinctes (la simple polyphrasie n’est évidemment pas concernée).
4.2. Le motif d’énonciation nécessaire
De manière générale, l’économie des moyens linguistiques fera préférer les énoncés "généralistes", ayant un motif d’énonciation nécessaire (3.1.) d’extension large, aux énoncés "spécifiques" liés à des situations trop particulières (au casino : Rien ne va plus, Le tapis pleure).
4.3. Registre de discours
La grossièreté et l’agressivité sont productrices de nombreux énoncés usuels plus ou moins désobligeants, qui n’ont pas nécessairement recours à un vocabulaire vulgaire ou argotique. De tels énoncés peuvent à ce titre être écartés d’un contenu d’apprentissage de niveau un. Mais inversement, on écarterait des énoncés dont le registre de discours est trop soutenu.
4.4. Formulaires
Qu’ils s’agisse d’énoncés réels ou schématisés, les formulaires ont vocation à figurer dans les énoncés fondamentaux, pour peu qu’ils satisfassent aux critères de sélection proposés. Les formulaires schématisés pourront être réalisés à l’aide du vocabulaire du "français fondamental".
4.5. Approche fréquentielle
Bien que l’élaboration d’une liste de fréquences d’énoncés soit une entreprise plus complexe que celle d’une liste de fréquence du vocabulaire, il semble nécessaire de disposer d’indications statistiques.
Un premier tri pourrait être opéré parmi les énoncés utilisant, pour réaliser leur fonction, un lexique spécialisé (3.2.1) selon la fréquence des unités lexicales concernées.
Étant donnée la place accordée à la notion de motif d’énonciation, un corpus devrait rassembler des situations aussi variées que possible, bien qu’il n’y ait pas recouvrement entre ces deux notions. Le recours à des questionnaires (que diriez-vous dans telle circonstance pour réaliser telle fonction ?) serait moins naturel et moins productif.
Un corpus de dialogues de films, bien qu’on puisse le suspecter a priori de manquer d’authenticité, peut, à moindres frais, donner des indications utiles. Des pièces de théâtre, des romans choisis peuvent apporter des contributions intéressantes.
Voici, relevés sur un tel corpus, quelques candidats pour les premières places (la liste présentée ne prend en compte que des phrases verbales, hors formulaires) :
– Tu es fou ! – Qu’est-ce que tu fais ? (reproche) – Ça ne fait rien. – Tu comprends ? – Si tu veux. – Qu’est-ce que tu en sais ? – Qu’est-ce qui te prend ? – Qu’est-ce que tu as ? (malaise) – Ce n’est pas la peine. – Ça n’a pas d’importance. – On ne sait jamais. – J’en ai assez. (marre) – Ce n’est rien. – Qu’est-ce qu’il y a ? (quel motif ?) – Tu as raison. – Qu’est-ce qui se passe ? (quel motif ?) – Ça ne te regarde pas. – Ça m’est égal. – Je ne sais pas. – Qu’est-ce que tu veux ? (il n’y a rien à faire) – Tu es gentil. – Qu’est-ce que tu attends ? ("agis") – De quoi tu te mêles ? – Tu exagères. – Qu’est-ce que ça fait ? – Ne t’inquiète pas. – Ce n’est pas grave. – Ça va. (valeur négative) – Ça ne sert à rien. – À quoi bon ? – C’est normal. – Je ne comprends pas. (désapprobation) – C’est plus fort que moi. – Ça va. (valeur positive) – Ça suffit. (valeur négative) – Ce n’est pas le moment. – Ce n’est pas de ma faute.
Références bibliographiques
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