Représentations métonymiques de discours dans la définition d’énoncés de motif usuels




Michel Martins-Baltar
ÉNS de Fontenay / St-Cloud, CRÉDIF


Résumé

L'article propose une typologie d'énoncés de motif usuels caractérisables en langue par le fait de représenter par métonymie, de manière plus ou moins précise, un discours qui en motive nécessairement l'énonciation et/ou qu'ils motivent nécessairement : au niveau énonciatif, ces énoncés ont leur énonciation motivée, dans tous leurs emplois possibles, par la réalisation d'un acte de langage, au niveau énoncif ils sont, dans tous leurs emplois possibles, condition d'action pour un acte de langage. Le sous-ensemble d'énoncés considéré se définit de satisfaire l'une et/ou l'autre de ces deux conditions ;  la représentation symbolique de discours n’apparaît dans la formulation que de certains de ces énoncés.


1. INTRODUCTION

1.1. Énoncés de motif usuels

    La notion de “représentation de discours” sera utilisée ici dans une acception particulière permettant de délimiter un sous-ensemble dans le champ des énoncés de motif usuels.

    L'énoncé de motif se définit par le fait de représenter un motif d'acte humain volontaire. Dans l’ensemble des conditions d'action, qui comprend également condition de faisabilité, condition de succès, “cause” [1], c’est le type le plus riche en énoncés lexicalisés.

    À un niveau praxéologique, déterminer en quoi un état de choses est motivant pour la réalisation d'un acte, c’est déterminer la valeur de cet état de choses. Deux axes de valeurs peuvent être distingués :

— l'axe des valeurs “axiologiques” oppose le bien et le mal (valeurs éthiques), l'utile et le nuisible (valeurs techniques), l'agréable et le désagréable (valeurs hédoniques), c'est-à-dire une valeur positive et une valeur négative,
— l'axe des valeurs “cognitives” oppose le connu et l'inconnu, le vrai et le faux, le déterminé et l'indéterminé, c'est-à-dire, là aussi, une valeur positive et une valeur négative.

    On pose, de plus, que la fonction de motivation, qui va de l'état de choses motif à l'acte motivé, est indissociable d'une fonction symétrique, dite “fonction de l'acte motivé”, qui va de l'acte motivé à l'état de choses motif.

    Un motif de valeur négative motive normalement un acte qui agit “contre” le motif, acte dit d'opposition ; un motif de valeur positive motive normalement un acte qui agit “pour” le motif, acte dit de participation.

     L'énonciation d'un énoncé est un cas particulier de réalisation d'acte, elle est par principe rapportable à un motif d'énonciation. Les énoncés considérés ici sont ceux qui représentent une condition d'action : soit le motif d'énonciation est discursif, soit l'acte dont l'énoncé représente la condition d'action est discursif, soit l'énoncé possède ces deux propriétés.

    Le caractère “usuel” d'un énoncé de motif (d'un énoncé de condition d'action) peut tenir au fait que le motif d'énonciation nécessaire de l'énoncé est inscrit dans la signification en langue de cet énoncé. Dans le cadre de la pragmatique exposée par Fónagy (1982, et à paraître) on dira qu'un énoncé de motif est lié (vs. libre) si l'on peut définir les conditions dans lesquelles il apparaît. Ce caractère usuel peut aussi tenir à l'inscription, dans la signification de l'énoncé, de l'acte dont il représente la condition d'action, et de la fonction de cet acte.

    Le degré zéro du liage est atteint pour les énoncés représentatifs qui n'ont d'autre motif d'énonciation nécessaire que le cas où ce qu'ils représentent est vrai : l'énoncé Il fait froid n'a pour condition nécessaire d'énonciation que le fait qu'il fait froid, ou que je trouve qu'il fait froid : ce n'est pas un énoncé lié.

    Notons qu'une même phrase abstraite peut se réaliser par des énoncés pragmatiquement homonymes : emploi lié de Tu peux parler !
(désapprobation, syn. Tu t'es pas vu !) / emploi libre (permission donnée).

   Avant d'examiner les deux statuts possibles du discours dans les énoncés usuels de condition d'action — être ce qui conditionne l'énonciation de l'énoncé, être l'acte que l'énoncé conditionne —, il convient d'indiquer en quel sens cette problématique motivationnelle va permettre de construire un point de vue oblique sur la “représentation de discours”.

1.2. Espèces élémentaires de représentations de discours


    Le discours peut mimer, volontairement ou non, du discours : intertextualité (Bakhtine, Authier-Revuz), discours rapporté dont le prototype est la citation. [2] Il s'agit là sans doute de ce que Peirce appelle des signes iconiques.

    Ce qui est sans commune mesure avec la matérialité des signifiants, oraux ou écrits, ne peut être mimé mais seulement symbolisé, c'est-à-dire représenté par un signe conventionnel. [3]

    Le troisième type de représentation, qui nous concerne seul ici, est l'indice, la métonymie, où le représenté entretient avec son représentant un rapport de contiguïté [4], contiguïté qui, en sémiologie, peut être concrètement spatio-temporelle, ou, plus abstraitement, notionnelle, et qui est ici “logique” au sens des “relations logiques” de la grammaire traditionnelle (tout particulièrement relations “cause / conséquence”), et c'est évidemment ce dernier type d'indice qui va nous intéresser : une condition d'action est l'indice de l'acte qu'elle conditionne nécessairement, un acte est l'indice de sa condition d'action nécessaire.

    La propriété en langue de représenter par métonymie du discours va donc pouvoir être attribuée aux énoncés de condition d’action à deux titres distincts :

— lorsqu'un énoncé de condition d'action est lié à un motif d'énonciation nécessaire qui est discursif (le (Y a) pas de quoi de politesse nécessairement motivé par un remerciement ou une excuse),

— lorsqu'un énoncé de condition d'action conditionne nécessairement un acte discursif (Vous avez la parole motivant nécessairement de prendre la parole).

    Nous définissons ainsi un sous-ensemble des énoncés de condition d'action usuels, les énoncés de condition d'action usuels “discursifs” (ou “qui représentent du discours”). Pour qu'un énoncé appartienne à ce champ, il faut et il suffit qu'il représente du discours à l'un des deux niveaux définis — énonciatif, énoncif —, que nous étudierons successivement.

1.3. L’ensemble des énoncés de condition d'action usuels

    Le repérage des énoncés de condition d’action usuels n'est pas formel mais sémantique pour leur aspect énoncé de condition d’action (la condition d’action est membre d'un couple condition d’action / acte inscrit dans une pratique universelle, socioculturelle, ou individuelle), et pragmatique pour leur aspect énonciatif : ils se manifestent par leur récurrence dans des conditions d'emploi définissables. Dans l’état actuel de nos relevés, qui concernent l'oral familier — très productif — mais aussi l'écrit, un millier d’énoncés semblent concernés. [5]

    Les motifs d'énonciation nécessaires ne peuvent être reconstruits qu'en faisant appel à la méta-compétence des sujets parlants, et par l'examen de corpus, garant d'une objectivité et occasion d'élargissement des compétences individuelles, mais l’erreur d’appréciation reste un risque permanent.


2. NIVEAU ÉNONCIATIF : MOTIF D'ÉNONCIATION DISCURSIF

2.1. Nature du motif d'énonciation

    De même qu'on ne peut faire une opposition de type “tout ou rien” entre mot et locution — il y a des degrés de figement —, de même il y a des degrés de liage : entre les énoncés qui ont des motifs d'énonciation nécessaires très précis et ceux pour lesquels ces motifs sont très vagues, tous les cas de figure sont susceptibles de se rencontrer.

    La définition du motif d'énonciation discursif nécessaire sera approchée à l’aide de quelques variables : type d’acte de langage et “niveaux de motivation” (locutoire, illocutoire, vérité, contenu), aspect (accompli, en projet…), valeur (positive ou négative, sur l’axe cognitif ou axiologique), localisation (réplique du locuteur ou d’autrui), mode d’être au discours (réalisé ou thématisé).

    Le motif d'énonciation nécessaire d'un énoncé semble pouvoir être décrit comme un événement unique dans de nombreux cas, mais il est pluri-événementiel pour certains énoncés (§ 2.2.).

    Les types sémantiques d’énoncés de conditions d'action dont nous étudions ci-après les motifs d'énonciation nécessaires sont présentés au § 3, mais, pour l'instant, nous considérons des énoncés de conditions d'action pour des actes qui sont discursifs ou non.

2.1.1. La discursivité du motif d'énonciation : réalisation d'acte de langage et thématisation d'état de choses

    Nous souhaitons, sur le critère du motif d'énonciation, ne retenir comme énoncés représentant métonymiquement du discours que ceux dont le motif d'énonciation est “nécessairement discursif”, mais cette notion s’avère complexe. Il importe de distinguer deux modes d'être au discours, celui de la réalisation d'actes de langage (les illocutoires et les locutoires d'Austin 1962), et celui, non pas tant de la représentation d'états de choses au sens de l'illocutoire représentatif (assertif), mais, au niveau préalable à la représentation qu'est celui de l'acte propositionnel défini par Searle (1969), le niveau de leur “thématisation” [6]. Les états de choses thématisés eux, peuvent être ou non des actes (de langage ou non). Réalisation et thématisation de l’acte de baptême se confondent dans l'énoncé performatif austinien Je baptise ce bateau Liberté ; l'acte de demande est réalisé mais non thématisé dans Passe-moi l'éponge ; l'acte de remercier est thématisé mais non réalisé dans Je l'ai remercié ou Remercie-le ; un état de choses, y compris un acte, de nature non discursive, ne peut être au discours que sous l'espèce de la thématisation : “que tu me passes l’éponge” est thématisé dans Passe-moi l’éponge, “que je l’ai remercié” est thématisé et, de plus, représenté comme vrai dans Je l’ai remercié.

    Après avoir mentionné pour mémoire les motifs d’énonciation nécessairement non discursifs (§ 2.1.2), nous détaillerons les espèces de motifs d’énonciation nécessairement discursifs (§ 2.1.3), avant de dire un mot des motifs d’énonciation non nécessairement discursifs (§ 2.1.4).

2.1.2. Énoncés dont le motif d'énonciation nécessaire est nécessairement non discursif

    Ces énoncés sont hors champ pour ce qui concerne leur niveau énonciatif. Citons des énoncés dans le champ au niveau énoncif (§ 3) : l'énoncé prototypique du douanier, Rien à déclarer ?, n'exige que l'arrivée d'un voyageur à un poste-frontière. Un énoncé dont le motif d'énonciation nécessaire est non discursif admet-il aussi bien comme motif d'énonciation une représentation de ce motif ? Si l'énoncé du douanier ne semble pouvoir s'utiliser qu'“à chaud”, un énoncé comme Il faut avoir le coeur bien accroché, nécessairement motivé par un état de choses (acte ou non) non discursif, peut s'utiliser “à chaud” mais aussi “à froid”, motivé par une représentation de son motif essentiellement non discursif, mais celle-ci n’étant pas nécessaire (comparer § D infra) l’énoncé ne sera pas considéré comme représentant du discours au niveau de son motif d'énonciation.

2.1.3. Énoncés dont le motif d'énonciation nécessaire est nécessairement un acte discursif ; niveaux de motivation

    Étant admis que les actes qui peuvent être réalisés dans l'énonciation d'un énoncé sont les illocutoires et les locutoires d'Austin (ceux-ci composant ceux-là), on peut utiliser une typologie inspirée de ces distinctions, mais il s'agit ici, précisément, de distinguer non seulement la nature des actes motifs d'énonciation mais aussi le niveau, dit “niveau de motivation”, qui, dans le motif d'énonciation discursif, est responsable de la motivation : si j'ose dire sera motivé par un acte locutoire (choix de telle expression ayant tel sens) constitutif d'un illocutoire (exemple 3) ; T’as pas besoin de le dire sera motivé par le niveau illocutoire d'une représentation d’autrui (6) ; pour les illocutoires représentatifs (assertifs) le niveau illocutoire + contenu propositionnel (thématisé) est celui où se pose la question de la vérité du contenu représenté, tel qu'il motive par exemple Tu n’en sais rien (16). Le niveau du contenu nécessairement thématisé par un acte illocutoire, en tant que motif d’énonciation (Tu saisis ?, exemple 18), se distingue des motivations par un fait non nécessairement thématisé (Ce n’est pas la peine d’en faire un drame, exemple 31), c’est-à-dire réalisé dans l’extra-linguistique, et hors-champ.

    Dans les exemples (attestations), l’énoncé de condition d’action usuel est mis en italiques ; il est, de plus, mis en gras lorsqu’il est dans le champ au niveau énoncif. Les références des exemples sont suivies d’une caractérisation de l’énoncé de condition d’action usuel selon les catégories exposées au § 3. Lorsque la condition d’action est “implicite” (§ 3.1), l’acte conditionné y est précisé. Tous les exemples du § 2 seront rappelés aux divisions concernées du § 3 et, inversement, les exemples du § 3 sont annoncés aux divisions concernées du § 2.


A. Motivation par le niveau d'un acte locutoire [7]

a. Parler (acte phonétique au niveau le plus général) (voir aussi 32)

— acte en cours d'autrui, de valeur éthique négative ;
(1) Leone [au tribunal] — Combien est-ce qu'il t'a payé par mot [=pour faire une fausse déposition] ? Trois ducats ? Eh bien tu seras roulé, comme les autres, il ne te paiera pas ! Le juge  — Vous n'avez pas la parole ! (Volpone, film de Maurice Tourneur, 1941) [motif rétrospectif implicite : auditeur parler]

b. Acte phatique (emploi de telle expression)

— acte accompli d'autrui, de valeur éthique négative (voir aussi 29, 35) :

(2) [À la plage] Adulte — Elle est bonne ? Enfant — Vachement bonne. Adulte — On dit pas “vachement”. (La-Baule-les-Pins, film de Diane Kurys, 1989) [motif rétrospectif explicite]

c. Acte rhétique

    C'est le sens des expressions (mots, énoncés) qui motive l’énonciation d’un énoncé de motif :

— acte en cours du locuteur, de valeur éthique négative :

(3) Fanfan. — Vous étiez à peu près nue... Vous avez la cuisse un peu grasse, pour mon goût... et deux ou trois fossettes amusantes à certain endroit... si j'ose dire, de votre personne ! (Fanfan la tulipe, film de Christian-Jaque, 1951) [motif rétrospectif explicite]

— acte accompli d'autrui, de valeur cognitive négative :

(4) Reporter. — Vous m'avez dit tout à l'heure que vous espériez faire bouger un peu les choses. Qu'entendiez-vous par là ? (Charles mort ou vif, film d’Alain Tanner, 1969) [motif rétrospectif implicite : auditeur dire “faire bouger”]

— acte en cours du locuteur, de valeur cognitive problématique :

(5) [Location de vacances] Le propriétaire, aux enfants des locataires. — On ne cours pas à côté des fraisiers. Compris ? (La-Baule-les-Pins, film de Diane Kurys, 1989) [motif prospectif implicite : auditeur ne pas courir…]


B. Motivation par le niveau de l'illocutoire

    La motivation d’une énonciation par le niveau de l’illocutoire d’un acte de langage est souvent indissociable du contenu propositionnel thématisé par cet illocutoire (ce qui rend le motif d’énonciation nécessaire plus précis) ; nous traitons ces deux niveaux (illocutoire, illocutoire + contenu) globalement.

a. Représentation

     L'énoncé renvoie à un acte illocutoire représentatif (assertif) accompli, en cours, ou en projet, d'autrui, du locuteur ou d'un tiers ; cette assertion est de valeur négative ou positive sur l’axe axiologique.

— assertion accomplie d'autrui, de valeur négative (voir aussi 36) : (inutilité) :

(6) Siméon. — T'as raison d'avoir confiance en nous, on est des hommes ! Gorlier. — T'as pas besoin de le dire, voyons. (La Bandera, film de Julien Duvivier, 1935) [motif rétrospectif explicite]

— assertion accomplie d'autrui, de valeur positive : voir (26), (28), (33)

— assertion accomplie du locuteur, de valeur négative :

(7) Antoine [à son ex]. — Dieu sait pourtant si j'ai envie de toi ; mais là... [son rival est à quelques pas] non non, je ne peux pas, c'est pas possible ! Non non, c'est plus fort que moi... (se ressaisissant, soucieux) Mais je dis n'importe quoi, allez, salut ! (La discrète, film de Christian Vincent, 1990) [motif prospectif implicite : locuteur arrêter dire]

— assertion en projet du locuteur, de valeur positive :

(8) [À la chasse] A. — Sur quoi tirez-vous ? B. — Je ne sais pas. A. — Comment, vous ne savez pas ? B. — Non. Je vais vous faire une confidence. Malgré mes lunettes, je vois très mal. (Belphégor, téléfilm de Claude Barma, 1965) [motif rétrospectif implicite : autrui ne pas répéter confidence]

b. Question

— question accomplie d'autrui, de valeur négative (inutilité) (voir aussi 27) :

(9) Mme de Villeparisis dit gaiement à Mme de Guermantes : « Voyons, est-ce une grande solennité mondaine, le bal de Mme Sagan ? — Ce n'est pas à moi qu'il faut demander cela, lui répondit ironiquement la duchesse, je ne suis pas encore arrivée à savoir ce que c'était qu'une solennité mondaine. […] » (Proust [8], Le Côté de Guermantes, 1920, p. 225) [motif rétrospectif explicite]

— question en cours du locuteur, de valeur positive (utilité) :

(10) Barny. — Si vous étiez un pasteur protestant, vous m'épouseriez ? Léon Morin — Bien sûr ! Barny. — Non, c'est sérieusement que je demande cela. J'ai besoin de savoir. Si vous n'étiez pas prêtre, me prendriez-vous pour femme ? (Léon Morin, prêtre, film de Jean-Pierre Melville, 1961) [motif rétrospectif implicite : locuteur poser question]

— question en projet du locuteur, de valeur positive (voir aussi 34) : (hédonique) :

(11) Antoine. — Je voulais vous poser une question. Pourquoi vous avez répondu à mon annonce ? Catherine. — Ben parce que j'avais besoin d'argent. (La discrète, film de Christian Vincent, 1990) [motif rétrospectif explicite]

c. Demande / proposition de faire (voir aussi conseil en 25)

— demande (ou question) en projet du locuteur, de valeur axiologique problématique :

(12) Marie. — Georges… Est-ce que je peux encore te demander quelque chose ? Georges. — Essaie toujours. Marie. — Je voudrais que tu me prennes dans tes bras… et que tu me serres très fort… (Une histoire simple, film de Claude Sautet, 1978) [motif rétrospectif explicite]

d. Critique

— désapprobation accomplie d'autrui, de valeur négative :

(13) « Ce maître d'hôtel est très intéressant, Zézette ? » demanda-t-il à sa maîtresse après avoir renvoyé Aimé [=le maître d'hôtel] assez brusquement. « On dirait que tu veux faire une étude d'après lui. — Voilà que ça commence, j'en étais sûre ! — Mais qu'est-ce qui commence, mon petit ? Si j'ai eu tort, je n'ai rien dit, je veux bien. Mais j'ai tout de même le droit de te mettre en garde contre ce larbin […] qui est une des plus grandes fripouilles que la terre ait jamais portées. » (Proust, Le Côté de Guermantes, 1920, p. 225) [motif prospectif implicite : autrui arrêter reproches]

e. Rétribution (remerciement, excuse formelle)

— acte de rétribution accompli d'autrui, de valeur négative (éthique) :

(14) Capitaine. — Le légionnaire Lucas changera de compagnie. Il ne partira pas (...) Gilieth. — À vos ordres mon Capitaine. Je vous remercie. Capitaine. — Vous n'avez pas à me remercier. (La Bandera, film de Julien Duvivier, 1935) [motif rétrospectif explicite]

C. Motivation par le niveau de la vérité / sincérité

    On peut regrouper ici la question de la vérité (adéquation des mots au monde) et celle de la sincérité (adéquation des mots à la pensée), qui ne concerne pas que l’illocutoire représentatif. Quant à la question de la vérité, elle se pose également pour la présupposition lexicale.

— présupposition accomplie d'autrui, de valeur cognitive négative (ignorance du locuteur) : les présuppositions d’autrui ne sont motivantes que lorsqu'elles ne vont pas de soi pour le locuteur :

(15) Alexandre. — Au fait, où va-t-on ce soir ? Léa. — Chez des amis. Enfin, des amis d'amis. Alexandre. — Sympas ? Léa. — Sans doute, ce sont des copains de mon frère ! Alexandre. — (étonné) Ah, parce que tu as un frère? Léa. — Oui ! (L'ami de mon amie, film d’Éric Rohmer, 1987) [motif rétrospectif implicite : autrui dire “mon frère”]

— représentation accomplie d’autrui, de valeur cognitive négative (ignorance d’autrui) (voir aussi 24 : valeur problématique),

(16) Marion. — J'ai pas d'attitude générale ! J'aime un homme en particulier. Pierre — Non, ça tu ne l'aimes pas. Marion — Je l'aime, et il m'aime. Pierre — Ah non, ça lui, ça non, il ne t'aime pas ! Marion — Tu n'en sais rien ! Pierre — Je le sais. Marion. — Non ! Ça tu peux pas le savoir ! (Pauline à la plage, film d’Éric Rohmer, 1982) [condition de succès rétrospective implicite : autrui dire “il ne t’aime pas”]

— représentation accomplie du locuteur, de valeur négative (non sincérité du locuteur) :

(17) [Les amants se quittent] M. de. — C'est peut-être mieux ainsi mais vous ne saurez jamais à quel point j'ai de la peine. Lola. — Heureusement. Si je le savais, je ne voudrais peut-être plus partir. Oh, rassure-toi, je plaisante. (Madame de…, film de Max Ophuls, 1953) [motif rétrospectif implicite : locuteur dire phrase précédente]

D. Motivation par le niveau du contenu nécessairement thématisé

    Il semble intéressant a priori de mettre à part, parmi les contenus thématisés, les états de choses considérés comme vrais, c’est-à-dire les représentations transparentes qui motivent des énoncés dont l’énonciation ne peut être directement motivée par un fait extra-linguistique.

(18) Régis [indicateur de police]. — Il faut un appât [=pour faire descendre Pépé en ville et l'arrêter]. Eh bien l'appât je l'ai : c'est Pierrot. Pépé aime Pierrot comme un frère qui serait son fils, vous saisissez ? Louvain. — Mal ! [Régis expose son plan] (Pépé le Moko, film de Julien Duvivier, 1937) [motif prospectif implicite : locuteur expliquer]

(syn. Tu vois ce que je veux dire ?, Tu me suis ?). Ce qui est en jeu et motive, au niveau cognitif, Vous saisissez ?, est la signification pratique du fait que “Pépé aime Pierrot comme un frère” par rapport au projet d'appâter Pépé. Voir aussi (30), (38).

    Pour d’autres énoncés, la thématisation d’un état de choses est nécessaire pour en motiver l’énonciation, mais sans que cet état de choses soit considéré comme vrai, comme un fait, ni que sa valeur de vérité fasse question :

(19) Pierre. — Mais je peux pas la [=bébé] tenir et préparer le biberon en même temps, moi. Et d'abord, pourquoi c'est moi qui devrais la tenir ? Michel. — Ah, ça, c'est ton affaire, c'est toi qui l'as trouvée, cette môme. (
Trois hommes et un couffin, film de Colline Serreau, 1985) [motif prospectif implicite : autrui tenir bébé]

L'acte “tenir le bébé” n'est pas représenté comme vrai. Le même énoncé c'est ton affaire accepterait comme motivation par exemple une autre question ou un autre illocutoire ayant le même contenu propositionnel :
— Qui va tenir le bébé ? / J'en ai marre de tenir le bébé. / Tu veux pas tenir le bébé ? / Tiens le bébé. / Pourquoi tu ne veux pas tenir le bébé ? — Ah, ça, c'est ton affaire.
C'est la thématisation de l'acte “tenir le bébé” qui motive d'en déterminer l'agent.

2.1.4. Motifs d’énonciation non nécessairement discursifs

    L'énonciation de On te demande rien peut être motivée par un acte discursif ou non discursif d'autrui, et chacun de ces deux types d'acte peut être soit présent, réalisé dans l'entour immédiat de l'énonciation, soit thématisé. Le motif d'énonciation nécessaire de cet énoncé n’est donc pas nécessairement discursif.

Ex. de motivation par un acte discursif représenté (par un symbole) :

(20) Lucas. — J'ai de l'argent. Mulot. (étonné) — Quoi ? T'as de quoi boire... t'as de quoi fumer et tu viens ici [à la Légion étrangère] comme un ballot. Lucas. — Oui, je vais vous expliquer. Gilieth. — On te demande rien, la règle ici c'est de garder pour soi ses souvenirs de voyage. (La Bandera, film de Julien Duvivier, 1935) [motif rétrospectif implicite : autrui ne pas expliquer]


2.2. Motifs d'énonciation nécessaires uni- / pluri-événementiels

    Certains énoncés ont un motif d'énonciation nécessaire uni-événementiel : C'est toi qui le dis ! ne nécessite rien d'autre qu'une assertion conjecturale accomplie d'autrui — ou plutôt, une assertion que cet énoncé interprète comme conjecturale, car, dans certaines limites, les énoncés construisent les situations auxquelles ils répliquent :

(21) A. — Monsieur, je vous assure : dans tout ce que pense M. Chambernac, il n'y a pas un seul mot de vrai. B. — C'est vous qui le dites. A. — Monsieur je vous le jure. (R. Queneau, Les enfants du limon, 1938, p. 319) [motif prospectif implicite : locuteur croire]

    D'autres énoncés ont un motif d'énonciation nécessaire complexe, constitué par exemple de deux énonciations successives, dont l'une peut être une énonciation zéro, ou informativement vide comme dans :

(22) Thérèse. — Je marche pour quelqu'un. Marie. — Pour qui ? Thérèse. — Pour quelqu'un. Marie. — Vous ne voulez pas me le dire ? Thérèse. — Non. (Thérèse, film d’Alain Cavalier, 1986) [motif rétrospectif explicite]


    Tu avais promis suppose, en chronologie, une promesse faite (peut-être en réponse à une demande, mais cela n'est pas nécessaire pour l'énonciation de cet énoncé), et que cette promesse soit suivie d'une non réalisation, dans les délais prévus, de l'acte promis, ou d'une énonciation par laquelle l'interlocuteur se désengage de cette promesse :

(23) — Écoute Pierre, de quel droit me fais-tu cette scène de jalousie ? Tu m'avais promis de ne plus rien dire. (Pauline à la plage, film d’Éric Rohmer, 1982) [motif rétrospectif explicite]


    À l'inverse, des fragments d'énoncés (du niveau de la proposition ou du syntagme adverbial) n'ont pour motif d'énonciation nécessaire que l'énoncé en cours du locuteur, ou un fragment de cet énoncé, comme par exemple Si tu veux mon avis, [p], ou si je peux me permettre cette expression.

    Pour ce qui est de la motivation purement discursive (elle peut évidemment être mixte lorsqu'elle est pluri-événementielle), on pourrait ainsi distinguer :

— motivation d'ordre zéro, pour un motif d'énonciation nécessairement discursif, interne à l'énoncé en cours (si tu veux mon avis),

— motivation d'ordre 1, située dans un énoncé extérieur à l'énoncé présent (C'est toi qui le dis !),

— motivation d'ordre 2, pour un énoncé nécessairement motivé par deux répliques successives (Tu ne veux pas me le dire ?),

— motivation d'ordre 3, pour un énoncé nécessairement motivé par trois répliques successives : Je t'ai déjà dit non : demande puis réplique négative puis nouvelle demande, pouvant être assez éloignée des deux répliques antérieures, motivant la présente nouvelle réplique négative de rappel (voir 27).


2.3. Récréation

    La représentation iconique ou symbolique du discours fait, typiquement, connaître la teneur d’un discours à quelqu’un qui n’en a pas été témoin. Ici nous parlons d’un discours réduit à un énoncé (d’un certain type sémantique, voir § 3) qui fait connaître comme nécessaire quelque chose de plus ou moins précis sur la nature d’un discours qui est, dans bien des cas, distinct du premier, et qui le motive.

    Le motif d'énonciation nécessaire d’un énoncé, aussi délicat soit-il à établir, est une notion triviale si on la compare à celle, voisine mais plutôt sublime, d’une sorte de motif d’énonciation fondateur, non pas en langue mais idiolectal, qu’imagine Proust, par inférence métonymique, pour expliquer la récurrence « à propos de n’importe quoi » des C’est vrai ? d’Albertine :

(24) Mais par instants certaines manières de parler d'Albertine me faisaient supposer — je ne sais pourquoi — qu'elle avait dû recevoir dans sa vie encore si courte beaucoup de compliments, de déclarations, et les recevoir avec plaisir, autant dire avec sensualité. Ainsi elle disait à propos de n'importe quoi : « C'est vrai ? c'est bien vrai ? » […] Son air interrogateur : « C'est vrai ? » donnait, d'une part, l'étrange impression d'une créature qui ne peut se rendre compte des choses par elle-même, qui en appelle à votre témoignage, comme si elle ne possédait pas les mêmes facultés que vous (on lui disait : « Voilà une heure que nous sommes partis », ou « Il pleut », elle demandait : « C'est vrai ? »). Malheureusement, d'autre part, ce manque de facilité à se rendre compte par soi-même des phénomènes extérieurs ne devait pas être la véritable origine de « C'est vrai ? C'est bien vrai ? ». Il semblait plutôt que ces mots eussent été, dès sa nubilité précoce, des réponses à des : « Vous savez que je n'ai jamais trouvé personne si joli que vous », « vous savez que j'ai un grand amour pour vous, que je suis dans un état d'excitation terrible », affirmations auxquelles répondaient, avec une modestie coquettement consentante, ces « C'est vrai ? c'est bien vrai ? », lesquels ne servaient plus à Albertine avec moi qu'à répondre par une question à une affirmation telle que : « Vous avez sommeillé plus d'une heure. — C'est vrai ? » (Proust, La Prisonnière, 1922, p. 20) [motif rétrospectif implicite : autrui représenter tel état de choses]



3. NIVEAU ÉNONCIF : ÉNONCÉS DE CONDITION D'ACTION DISCURSIVE

    Le champ des énoncés de conditions d'action usuels se stratifie, de même que les motifs d'énonciation associés à ces énoncés, en conditions pour un acte essentiellement non discursif (Il faut que j'y aille), pour un acte discursif ou non discursif (Quel âge tu as ? “à ton âge, on ne fait / dit pas ça”), pour un acte essentiellement discursif (Je suis assez clair ?). Pour qu'un énoncé de condition d'action soit considéré dans le champ de la représentation de discours au titre de son contenu sémantique énoncif, il faut et il suffit que cette condition conditionne nécessairement un acte discursif.

    L'énoncé de condition d'action usuel s'analyse sémantiquement comme la condition d'action d'un acte qui, pour être motivé par son motif d'énonciation, exerce une fonction sur ce motif d'énonciation (§ 1.1). Plus précisément, la condition d'action est rétrospective lorsqu'elle conditionne l'acte qui constitue, éventuellement, le motif d'énonciation (Tu dis ça pour me faire plaisir ?) ; elle est prospective lorsqu'elle conditionne un acte motivé par le motif d'énonciation (J'attends tes explications) ; elle peut être mixte, à la fois rétro- et prospective (MMB 1995).

    La nature discursive ou non du motif d'énonciation de l'énoncé de condition d'action est indifférente à ce niveau d’analyse.

    La qualité, pour un énoncé, d'être condition d'action, est une propriété de son contenu sémantique qui est relative : c'est sa valeur pratique relativement à un acte.

    Après la notion centrale de motif nous examinerons trois autres types de conditions d'action : condition de faisabilité, condition de succès, cause.


3.1. Énoncés de motif

    Du point de vue de l'expression, on distingue entre conditions d'action explicites ou implicites, selon que l’énoncé comporte ou non une dénotation symbolique de l'acte conditionné. Motif d'acte discursif : explicite J'ai deux mots à te dire, implicite : Je ne t'ai pas interrompu.

    Outre l'incidence rétrospective ou prospective du motif représenté dans l’énoncé par rapport au motif d'énonciation, nous distinguons, au niveau du contenu de l’énoncé, des états de chose motifs dont l'effectivité est indépendante ou dépendante de celle de l'acte motivé. Exemples de motifs d'actes discursifs : Je peux bien te le dire (indépendant) / Tu vas arriver à me convaincre (dépendant).
 
3.1.1. Motifs rétrospectifs

A. Énoncés de motif explicites

a. Motivation par le niveau du locutoire : voir (2), (3).

b. Motivation par le niveau de l’illocutoire : voir (6), (9), (11), (12), (14), (22).

— motif (indépendant) pour un acte de conseil en cours du locuteur :

(25) Léa. — Mais écoute, ce que tu dois faire, c'est parler. Il aime qu'on soit brillant. En plus tu es intelligente, tu ne peux pas dire d'idioties. Si j'ai un conseil à te donner, fais comme lui. Sois drôle, sois moqueuse. (L'ami de mon amie, film d’Éric Rohmer, 1987)

— motif (dépendant) pour un acte représentatif accompli d'autrui (approbation) :

(26) [Consultation prénatale] La doctoresse. — Ça ne peut pas se présenter mieux, vous êtes superbe… Marie. — J'aime bien qu'on me dise ça. La doctoresse. — Vous êtes sûre de vous cette fois-ci ? Marie. — Oui, je suis sûre. (Une histoire simple, film de Claude Sautet, 1978)

B. Énoncés de motif implicites

a. Motivation par le niveau du locutoire : voir (1), (4).

b. Motivation par le niveau de l’illocutoire (voir aussi 8) : motif (indépendant) pour la non réalisation de la question accomplie d'autrui :

(27) Mère. — François, tu es certaine que tu ne l'aimes pas ? Réponds-moi. Fille. — Je t'ai déjà dit que non. (Manèges, film d’Yves Allégret, 1949)

c. Motivation par le niveau de la vérité : voir (15), (24)

d. Motivation par le niveau du contenu nécessairement thématisé : motif (dépendant) pour un acte de représentation accompli d'autrui :

(28) Régis. — Où est-il, ton Pépé ? Inès. — Oh, chez Grand-Père, il craint rien. Régis. — Ah, tu m'enlèves un poids… je le voyais déjà avec les menottes… (Pépé le Moko, film de Julien Duvivier, 1937)

3.1.2. Motifs prospectifs

A. Énoncés de motif explicites

a. Motivation par le niveau d’un acte locutoire : motif (indépendant) pour rectifier un acte phatique accompli d'autrui :

(29) Fanfan. [il menace Guillot avec le bâton] — Méfiez-vous Guillot !… Vous vous casserez les dents sur cette noisette-là !… À trois pas Guillot… À trois pas ! Guillot. — Veux-tu parler sur un autre ton à ton futur beau-père ! (Fanfan la tulipe, film de Christian-Jaque, 1951)

b. Motivation par le niveau du contenu nécessairement thématisé : motif (indépendant) pour la non continuation de l'acte de parler du locuteur :

(30) A. — Je préfère ne plus te voir. B. — Ça m'a l'air très simple, en effet. A. — Voilà, je crois qu'il est inutile d'en dire davantage. (Belphégor, téléfilm de Claude Barma, 1965)

c. Motivation par un fait non nécessairement thématisé : motif (indépendant) pour la non réalisation d’un acte de plainte :

(31) Patron du manège en difficulté. — Un cheval en moins [=que j’ai vendu], c'est pas la peine d'en faire un drame. C'est pas le premier que je vois vendre depuis que je suis dans le métier. (Manèges, film d’Yves Allégret, 1949)

B. Énoncés de motif implicites

a. Motivation par le niveau d’un acte locutoire : motif (indépendant) pour la réalisation d’un acte de parler futur d'autrui :

(32) [Louise a un malaise] Nounou. — Qu'est-ce que tu as ? Tu m'entends ? Tu m'entends ? Qu'est-ce que tu as ? Au secours ! Au secours ! Elle meurt ! Elle meurt ! Elle meurt ! (Madame de…, film de Max Ophuls, 1953)

b. Motivation par le niveau d’un acte illocutoire : (7), (13)

c. Motivation par le niveau du contenu nécessairement thématisé : (18).



3.2. Énoncés de condition de faisabilité

    L'énoncé représente une condition qui rend faisable un acte qui est soit le motif d'énonciation de l'énoncé (condition rétrospective), soit un acte motivé par le motif d'énonciation (condition prospective).

3.2.1. Conditions de faisabilité rétrospectives

 Motivation par le niveau d’un acte illocutoire : condition de faisabilité explicite pour la réponse à une question (ici implicite) :

(33) [Les deux lettres de la mère de Pierrot — l'une authentique, l'autre imitée par Pierrot — sont-elles de la même main?] Régis. — Même “m” ! même façon de barrer les “t”, là, à la bonne franquette... Ah tout de même, ici, c'est un peu plus tremblé… Pierrot. — Ma vieille a la fièvre. Régis. — Tu as réponse à tout. (Pépé le Moko, film de Julien Duvivier, 1937)

3.2.2. Conditions de faisabilité prospectives

Motivation par le niveau d’un acte illocutoire : condition de faisabilité implicite pour répondre à la question (implicite) en projet motivant l'énonciation :

(34) Paul. — Dis-donc, Carlo, toi qui sais des tas de choses… […] elle m'a demandé si Berne, c'était un canton riche ou un canton pauvre. (Charles mort ou vif, film d’Alain Tanner, 1969)

3.3. Énoncés de condition de succès

    Les conditions de succès d’un acte concernent les conséquences de sa réalisation : elles ont pour fonction d'éviter des conséquences de valeur négative, de favoriser des conséquences de valeur positive (et inversement pour les conditions de non succès). Dans le cas particulier des conditions des actes de langage, il arrive souvent qu'il n'y ait pas de condition de faisabilité particulière (c'est ce à quoi fait allusion C'est facile à dire, mais pas à faire), mais qu'il y ait un risque de conséquence de valeur négative :

— une demande (de faire ou de dire) adressée à autrui pourrait ne pas être satisfaite, du fait qu’autrui ne peut pas ou ne veut pas la satisfaire,

— l'emploi de telle expression serait critiquable par rapport à la langue, au contexte, à la situation,

— un acte de représentation risquerait d'affirmer quelque chose de faux, …

a. Motivation par le niveau d’un acte locutoire : condition de succès rétrospective implicite pour employer telle expression jugée fautive :

(35) [Après le concert] « C'est bien rendu, hein ? demanda M. Verdurin à Saniette. — Je crains seulement, répondit celui-ci en bégayant, que la virtuosité même de Morel n'offusque un peu le sentiment général de l'oeuvre. — Offusquer, qu'est-ce que vous voulez dire ? » hurla M. Verdurin tandis que des invités s'empressaient, prêts, comme des lions, à dévorer l'homme terrassé. « Oh ! je ne vise pas seulement à lui… — Mais il ne sait plus ce qu'il dit. Viser à quoi ? — Il… faudrait… que… j’entende… encore une fois pour porter un jugement à la rigueur. — À la rigueur ! Il est fou ! » dit M. Verdurin se prenant la tête dans les mains. « On devrait l’emmener. […] » (Proust, La Prisonnière, 1922, p. 241)

b. Motivation par le niveau de la vérité : voir (16) : “tu crois savoir mais tu te trompes”).


3.4. Causes

    Il semble qu'il n'y ait guère d'énoncés de cause spécialisés comme causes imputées nécessairement à des actes de langage. Par exemple Tu as bu ! (métaphorique) critique aussi bien un acte de langage :

(36) Pierre. — Quand je t'ai revue, ce soir, tout mon ancien amour a reflué. Je me suis aperçu qu'aucune autre femme ne m'a fait l'effet que tu m'as fait auparavant, et encore maintenant. Marion. — Oh écoute ! tu as bu ! (Pauline à la plage, film d’Éric Rohmer, 1982) [9]

qu'un acte non-verbal [10]. Notons Tu entends des voix, pour répliquer à autrui qui manifeste qu'il croit m'avoir entendu lui parler, alors que la variante interrogative de cet énoncé n'est pas spécifique d'un motif d'énonciation discursif :

(37) [Au blessé qui se redresse sur son lit, le regard fixe] — Ben qu'est-ce que t'as? T'entends des voix ? (Les valseuses, film de Bertrand Blier, 1974)

Mais la limite entre énoncé de motif (d'un acte volontaire) et cause (d'un acte involontaire) comporte des zones indécises :

(38) Maxime. — Je crève de chaleur, j'ai la migraine. C'est mon foie. Quand je digère mal, j'ai mal au coeur, et j'ai envie de vomir […] Gaby. — Moi, je ne me suis jamais aussi bien portée. Maxime. — Naturellement, l'esprit de contradiction […] (Pépé le Moko, film de Julien Duvivier, 1937)

peut s'interpréter comme l'un ou comme l'autre.

    Penser aussi à des énoncés comme Qu'est-ce que tu vas pas imaginer !, C'est des idées que tu te fais ! ou, mieux, Qu'est-ce que tu as été te mettre dans la tête ?


3.5. Représentations symboliques de discours dans les énoncés de condition d’action

    Les énoncés de condition d‘action explicites sont définis par la présence d’une dénotation de l’acte conditionné, lequel se confond dans certains cas avec l’acte motif d’énonciation de cet énoncé (cf. (2), (3), (6), (9), (11), (12), (14), (22), (23), (25), (26), (29), (30), (33) ; non confusion en (31)) ; certains énoncés implicites  comprennent une dénotation de l’acte discursif motif de leur énonciation (cf. (7), (8), (13), (21), (27), (35)) : tous ces énoncés contiennent, en d’autres termes, une représentation symbolique de discours, à la différence des énoncés doublement implicites (quant à l’acte conditionné et quant à leur motif d’énonciation discursif) tels que (1), (4), (5), (10), (15), (16), (17), (18), (19), (24), (28), (32), (34), (36), (37), (38) [11]. Dans l’ensemble des énoncés définis initialement, représentation métonymique et représentation symbolique de discours sont deux phénomènes indépendants, qui se recouvrent partiellement.


4. CONCLUSION

    Nous avons voulu montrer comment l’analyse motivationnelle permet d’isoler une classe d’énoncés lexicalisés définissables à la fois comme actes, du seul fait d’être énoncés, et comme motifs (plus généralement comme conditions d’action), de par leur contenu sémantique, où tant le motif auquel ils renvoient en tant qu’actes, que l’acte qu’ils motivent (conditionnent) peuvent être de nature discursive. De tels énoncés représentent en langue, par métonymie, les discours qui les et qu’ils conditionnent, et dont les caractéristiques nécessaires s’intègrent à la définition de ces énoncés en permettant de calculer la « pertinence » (Sperber et Wilson 1986) de leur énonciation. On construit ainsi un savoir linguistique sémantico-pragmatique sur les énoncés lexicalisés spécialisés dans la référence au discours, avec des fonctions diverses, dont la formulation peut passer par la représentation symbolique de discours.



Notes


[1] “Énoncé de motif” est utilisé dans le titre au sens général d'énoncé de condition d'action d’un acte humain volontaire, pour éviter d'entrée de jeu une désignation opaque.

[2] mais aussi autres événements ayant en commun avec le langage une certaine matérialité motrice, acoustique ou perceptive, bref, ayant avec la voix une commune mesure (sur ces questions de “métaphore phonétique”, voir Fónagy 1963, 1983).

[3]  caractère qui ne l'empêche pas d'être éventuellement “motivé” au sens de “mimétique”, “iconique” (voir Fónagy 1971) comme et patati et patata, gnagnagna, …

[4] Voir la Linguistique de la métonymie de Bonhomme (1987).

[5] L’inventaire, l’attestation et l’analyse des énoncés de condition d’action usuels (“discursifs” ou non) sont l’objet d’un projet de lexicographie multidimensionnelle en cours (Dicomotus). En dehors du “tout venant”, des relevés systématiques sont entrepris dans les dialogues de films et la littérature. Ce n’est que dans un deuxième temps que le corpus pourrait être analysé au regard des données qu’il contient.

[6] La  “thématisation” qui s'oppose à la réalisation comme mode de l'être au discours ne se réalise pas uniquement dans l'acte illocutoire représentatif (l'assertion) tel que le définit Searle ([1969] 1972 : 59 ss.) : elle correspond à ce que Searle appelle “acte propositionnel” (il y a le même contenu propositionnel — nous disons la même thématisation — “que Jean fume beaucoup” (si l’on convient de l’écrire sous cette forme) dans les exemples de Searle Jean fume beaucoup, Jean fume-t-il beaucoup ?, Fume beaucoup, Jean !).

[7] Austin (1962) distingue trois sortes d'actes locutoires : des actes “phonétiques” (consistant à “produire certains sons”), des actes “phatiques” (consistant à “produire certains vocables ou mots (i.e. certains types de sons appartenant à un certain vocabulaire, et en tant précisément qu'ils lui appartiennent) selon une certaine construction (i.e. conformément à une certaine grammaire, et en tant précisément qu'on s'y conforme), avec une certaine intonation, etc.”, et des “actes rhétiques” (consistant à “employer un phème (= ce que produit un acte phatique) ou ses parties constituantes dans un sens plus ou moins déterminé, et avec une “référence” plus ou moins déterminée” (op. cit. p. 92).

[8] Édition utilisée : À la recherche du temps perdu, Paris : Gallimard, 1987-1992 (7 vol.).

[9] C'est la leçon que donne la transcription de L'Avant-Scène Cinéma (n° 310, juin 1983, p. 13). À l'écoute, nous avions noté Tu abuses !  Bel exemple de parasynonymie pragmatique paraphonique…

[10] Pour des énoncés de causes non spécifiques des actes de langage, et présentant une figure de phrase, voir MMB (1995).

[11] Noter que (20) comporte la désignation d’un acte de langage qui n’est ni l’acte motivé ni le motif d’énonciation effectif : l’énoncé représente la non effectivité d’un motif d'énonciation qui eût été seul valable.




Références bibliographiques

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SPERBER, D. & WILSON, D. (1986) : Relevance. Communication and Cognition, Oxford : Blackwel. Trad. fçse : La Pertinence.  Communication et cognition, Paris : Minuit, 1989.