Michel Martins-Baltar
ENS Fontenay / Saint-Cloud (UMR 8503, INaLF, CNRS)
Implicites praxéologiques dans les énoncés usuels de quelques langues :
universaux ou idiomatismes ?
1. Introduction
Dans la théorie des actes illocutoires (depuis Austin 1962),
sont considérés comme des réalisations implicites
des actes de ce type les énoncés qui ne sont pas des énoncés
performatifs, c’est-à-dire les énoncés qui ne consistent
pas à employer un verbe dénommant l’acte illocutoire concerné
à la première personne de l’indicatif présent : Je
te promets de venir est énoncé performatif réalisant
de manière explicite l’acte illocutoire de promettre de venir, mais
Je viendrai, tu peux compter sur moi est considéré
comme une réalisation implicite de ce même acte. Dans le discours
ordinaire les réalisations explicites sont l’exception.
Le modèle explicatif sur lequel est construit le Dictionnaire
des énoncés de motif usuels (dicomotus) en cours d’élaboration
(1) considère les énoncés comme des réactions
à un motif d'énonciation et constitue sa nomenclature avec
les énoncés usuels (2) du français qui représentent
un motif d’acte ou plus généralement une condition d’action
: ce modèle permet de calculer l’acte illocutoire réalisé
implicitement par l’énoncé, en mettant en rapport le contenu
de cet énoncé avec son motif d'énonciation (3).
L’objet de cet article est de comparer dans quelques langues (4) le
contenu sémantique d’énoncés usuels représentant
des conditions d’action, et définis par l’acte illocutoire qu’ils
réalisent par rapport à leur motif d'énonciation.
La problématique évoquée concerne la théorie
de la pragmatique des actes de langage, la lexicographie pragmatique monolingue
et bilingue, la didactique des langues, la traduction.
2. Types de relations praxéologiques
Le premier niveau d’analyse pris en compte est celui du type de relation praxéologique qu’instaure le contenu de l’énoncé (“C”) par rapport à son motif d'énonciation (“ME”). Par relation praxéologique on entend pour l’essentiel des relations comme
— “être motif d’un acte volontaire” (“MOT”) :
Pour reprocher à quelqu’un d’être pressé : français
: Y a pas le feu
ME : l’allocutaire est pressé ; -MOT (C, ME)
— “être cause d’un acte involontaire” (“CAU”) :
Pour se moquer de quelqu’un qui est trop dynamique : français : Tu as mangé du lion ?
ME : l’allocutaire est trop dynamique ; CAU (C, ME)
— “être condition de faisabilité d’un acte” (“FAIS”)
Pour reprocher à quelqu’un de me demander de faire quelque chose alors que je suis déjà occupé à faire autre chose : français : Je n’ai que deux mains.
ME : l’allocutaire me demande de faire quelque chose alors que je suis
occupé ; -FAIS (C, P(ME)) : “P(ME)” désigne un acte de “participation”
au motif d'énonciation, ici : faire l’acte demandé.
3. Part des implicites fonctionnant sur une relation praxéologique
On peut dans ce cadre poser une série de questions visant à analyser et comparer les énoncés usuels des différentes langues.
Pour réaliser implicitement tel acte illocutoire dans telle situation, les différentes langues ont-elles recours à des relations praxéologiques ?
Il y a des réalisations implicites d’actes illocutoires qui ne mettent pas en jeu une relation praxéologique, par exemple :
— descriptions du motif d'énonciation visant à critiquer l’allocutaire (exemples de descriptions par comparaison, métaphores (5)) :
chinois : pour critiquer quelqu’un qui est de mauvaise humeur : “Tu as le visage comme un cercueil” ; pour critiquer quelqu’un qui chante faux : “Tu as une voix comme un gong fendu” ;
singhalais : pour reprocher à quelqu’un de me demander de faire quelque chose alors que je suis déjà occupé à faire autre chose : “Tu viens allumer ton cigare quand j'ai ma barbe en feu” ;
turc : pour critiquer quelqu’un qui est trop légèrement vêtu : “Tu es habillé comme Leyla [une héroïne devenue folle]” ;
— directifs pour un acte de participation ou d’opposition au motif d'énonciation :
à deux personnes qui se parlent à voix basse : chinois : “Vous deux, ne vous mordez pas les oreilles”,
pour dire qu’on me fait trop de compliments : singhalais : “Ne me posez pas au sommet d'une branche d'un arbre Murumga”,
— évaluations du motif d'énonciation :
portugais : quelqu’un qui chante faux : “Qu’est-ce que tu chantes bien !” (par antiphrase).
— paraphonie (rimes) :
pour se moquer de quelqu’un qui pleure : russe (enfants entre eux) :
Plaksa, vaksa ("Pleureur, cirage" : les larmes cirent les chaussures).
4. Types de relations praxéologiques et contenus sémantiques
des énoncés
Les langues examinées ont toutes ont des énoncés usuels mettant en jeu des relations praxéologiques. Ce type d’implicite est peut-être universel. Pour réaliser un acte illocutoire donné avec un motif d'énonciation donné, il peut arriver, dans notre corpus, qu’un seul type de relation praxéologique soit utilisé :
— pour signifier que je ne peux pas répondre à une question portant sur le futur : -FAIS (C, P(ME)) : énoncés représentant qu’une participation (“P”) au motif d'énonciation —
“P” (répondre) à “ME” (la question) — n’est pas faisable.
— pour convaincre quelqu’un qui a peur de m’approcher : -MOT (C, ME) : énoncés représentant une absence de motif pour que l’allocutaire fasse ce qu’il fait (il reste à distance).
Pour un type de relation praxéologique donné utilisé pour réaliser un acte illocutoire donné par rapport à un motif d'énonciation donné, les contenus sémantiques objectifs (référentiels) des énoncés sont-ils différents ?
Pour reprocher à quelqu’un de me parler trop fort, toutes les langues étudiées utilisent “Je ne suis pas sourd” (-MOT (C, ME)).
Pour signifier que je ne peux plus manger davantage on utilise deux idées contiguës :
- idée que le tube digestif est plein, ce qui rend infaisable de continuer à manger (il est infaisable de participater au motif d'énonciation) : -FAIS (C, P(ME)) :
coréen : “Il n'y a plus de trou à remplir”, “Le ventre est comme le sommet de la montagne” ;
chinois : “J'ai mangé depuis l'estomac jusqu'à la glotte.”
français : J'ai les dents du fond qui baignent ;
hongrois : “Je ne pourrais pas manger plus”, “Ça ne rentre plus” ;
russe “Je n'ai plus d'espace”, “Je suis rassasié jusqu'à la gorge” ;
- idée d’une menace d’explosion si on continue à manger, ce qui motive de ne pas participer au motif d'énonciation : MOT (C, -P(ME))
russe : “Je vais exploser.”
chinois : “Mon ventre va exploser.”
en turc, tout se passe comme si l’explosion s’était déjà produite : “Je suis explosé.”
Pour convaincre quelqu’un qui a peur de m’approcher on trouve les motifs niés suivants :
- “je ne vais pas te mordre” : fçs, hgr., russe,
- “je ne vais pas te manger” : chin., cor., fçs, hgr., port., sing.
- “je n’ai pas de maladie contagieuse” : fçs.
On trouve davantage de variété dans les contenus sémantiques utilisés pour avancer une cause du comportement trop dynamique de l’allocutaire (acte de critique) : CAU(C, ME) :
chinois : “Tu t'es trompé de médicaments ?”
coréen : “Qu'est-ce que tu as mangé ?”
français : “Tu as mangé du lion ?”
hongrois : “Quel diable est entré en toi ?”
portugais : “On dirait que tu es relié au courant électrique !”
singhalais : “Tu t’es fait piquer par des fourmis noires ?”
Les contenus représentés peuvent être les mêmes
d’une langue à l’autre : le rassasiement justifie d’arrêter
de manger, la méfiance vis-à-vis d’autrui est vue comme la
crainte d’une agression orale. Lorsque les contenus représentés
diffèrent, les idiomatismes peuvent masquer des relations praxéologiques
universelles.
5. Conclusion
Ces quelques notations voudraient donner une idée du champ ouvert à l’analyse praxéologique des implicites conventionnalisés à travers les langues (pour ne parler que de ceux-là) et de la manière dont universaux et idiomatismes de contenu ou d’expression peuvent y être interprétés.
La linguistique appliquée retiendra particulièrement les
phénomènes de représentation de conditions d’action
“naturelles”, transparentes d’une langue à l’autre, et de création
de conditions d’action fantaisistes, idiomatiques, opaques, mais néanmoins
non arbitraires : la pluie et la venue du cochon, invoquées pour
que tu arrêtes de chanter faux, doivent, pour avoir cette fonction
d’opposition au motif d'énonciation, être, naturellement ou
conventionnellement, des états de choses de valeur négative.
NOTES
1 La problématique sur laquelle se construit ce dictionnaire est présentée dans Martins-Baltar (1997).
2 La notion d’énoncés usuels fait elle-même l’objet d’une construction à l’intérieur du modèle. Elle est issue de la notion d’ « énoncé lié » chez Fónagy (1982).
3 Le modèle motivationnel de l’action (actes de langage ou non) caractérise les actes comme des réactions (participation / opposition) par rapport à leur motif. La notion d’illocutoire ne suffit pas à elle seule à rendre compte des fonctions réactives des énoncés par rapport à leur motif d'énonciation.
4 Les informations recueillies sont minimes en-dehors du français et ne portent que sur sept langues (chinois, coréen, hongrois, portugais, russe, singhalais, turc). Les énoncés sont analysés et comparés sur la base de leur traduction littérale en français, c’est-à-dire sur la base de leur contenu sémantique. Merci à MHAC, SB, IF, JF, LI, JL, SL, IM, EJS, ZZ pour leur collaboration.
5 On trouve bien sûr des descriptions “à plat” du motif d'énonciation : Tu chantes faux, Tu me marches sur les pieds, etc.
Références bibliographiques
Austin, J. L. (1962) : How to Do Things with Words. Oxford, Clarendon Press, trad. fçse : Quand dire, c'est faire, Paris, Seuil, 1970.
Fónagy, I. (1982) : Situation et signification. Amsterdam, Benjamins.
Martins-Baltar, M. (1995) : “Énoncés de motif usuels : figures de phrase et procès en déraison.” Dans Cahiers du français contemporain 2 : 87-118.
Martins-Baltar, M. (1997) : “De l’ ‘énoncé lié’ à l’énoncé de motif usuel : le projet de dictionnaire Dicomotus.” Dans J. Perrot. (dir.), Polyphonie pour Iván Fónagy, 323-341. Paris, L'Harmattan.