COMMENT CONSTITUER UNE NOMENCLATURE EN PRAGMATOGRAPHIE ?
Michel MARTINS-BALTAR
ENS LSH (Lyon)
1. Lexicographie et pragmatographie
Le terme de “pragmatographie” est proposé pour désigner une
lexicographie prenant comme objet les énoncés en tant qu’ils réalisent
des actes de parole et relèvent de la pragmatique linguistique.
Le recueil de certains énoncés n’est pas nouveau. I. Fónagy, qui
a lancé l’idée de dictionnaires d’ “énoncés liés [à des situations]”
(Fónagy 1982), cite des dictionnaires de phrases multilingues en
Mésopotamie il y a 4000 ans (Fónagy 1997 : 157). Dans le Dictionnaire des façons de parler du XVIe siècle (2000) de Pierre Enckell, certaines entrées sont des “locutions phrastiques” absentes des dictionnaires consultés telles que Que faites-vous de bon ? “pour s’enquérir des nouvelles de quelqu’un”, C’est la vieille chanson "pour signifier que quelque chose se répète de façon lassante”, etc. En 2002 Th. Szende et A.-M. Laurian publient les Structures figées de la conversation de
Françoise Bidaud, ouvrage pionnier comportant 1057 énoncés du français
sans équivalents directs en italien, avec notamment un index par
“étiquettes sémantiques”.
Notre propos
sera ici, préalablement à l’entreprise contrastive, d'essayer de mettre
en place, sur le français, un modèle des fonctions des énoncés qui
permette, parmi l’infini en expansion des énoncés attestés, de
délimiter et de structurer, sous l'appellation d' “énoncés
usuels”, un ensemble de formulations pragmatiquement et
sémantiquement remarquables.
2. Les fonctions des énoncés dans le cadre Motif - Réaction
L’énoncé, produit et trace d’un acte de parole, est, comme tout
acte humain, à situer dans le cadre d’une réaction à un motif — le
motif de l'énonciation. Le motif est l'avatar humain de la notion
naturelle de cause (Ricœur 1977). La motivation est axiologique
lorsqu'un état de choses, évalué positivement ou négativement, motive
une réaction (supposée volontaire) ayant une orientation de
participation ou d'opposition relativement à cet état de choses : je
reprends de la soupe parce qu’elle est bonne, je ferme la porte parce
qu'il y a un courant d'air désagréable (1) ; la motivation est
conventionnelle, nomologique, lorsqu’elle énonce des prescriptions dans
l’absolu (Il faut prendre la vie du bon côté),
ou des prescriptions relatives, qui lient à un état de choses une
réaction consistant simplement à faire ce que prévoit la convention
dans ce cas. Dans sa forme la plus pure, le lien conventionnel est
établi en dehors de toute évaluation de l'état de choses motif :
l'énoncé J'étais là avant vous
motive conventionnellement que je passe avant vous. Mais une convention
peut aussi avoir pour objet d’établir la nature de la réaction
appropriée à un motif axiologique : on apprend aux enfants à dire Merci
lorsqu'on leur donne quelque chose de valeur positive, plus tard on
apprend à feindre de refuser, par politesse, certaines offres, etc.
La fonction “illocutoire” d’un énoncé ne consiste pas
nécessairement à réaliser pleinement une fonction réactive : l’énoncé
peut ne faire que la programmer ou la représenter. Une réaction à un
motif d'énonciation peut en effet être
— pleinement réalisée : dans le discours ordinaire il s’agit essentiellement des fonctions de
- représentation : Il pleut (2) représente qu’il pleut,
- évaluation : Tu as tort évalue un acte de A (3),
- explication (souvent évaluative) : Je n’avais pas le choix explique et justifie un acte de L,
- rétribution : Merci rétribue certains actes de A dont L est bénéficiaire,
- expression au sens de réaction affective : Ouf ! exprime un soulagement lorsqu’une tension se résout ;
— non réalisée mais programmée : Ferme la porte programme de fermer la porte, acte qui va satisfaire le désir du locuteur que A ferme la porte ;
— ni réalisée ni programmée mais représentée : Tu vas te faire attraper représente une réaction d’opposition future d’un tiers à un acte de valeur négative de A.
Plutôt que de caractériser d’emblée les énoncés en termes du
degré de précision assignable à leur motif d'énonciation minimal (état
de choses quelconque : C’est intéressant, acte quelconque de A : Tu as tort, acte de parole quelconque : Tu n’as pas la parole, remerciement : De rien, …, le fait qu’il pleut : Il pleut,…), nous partirons d’une typologie des formulations des fonctions des énoncés.
3. Formulations des fonctions des énoncés
3.1. Fonctions des états de choses réalisés
Un énoncé est d'abord un état de choses réalisé. Un énoncé
syntaxiquement complet peut être indécomposable (phrasillon) ou être
analysable en une modalité de phrase (ou illocutoire littéral) portant
sur un état de choses mentionné. Un énoncé peut aussi être
syntaxiquement elliptique.
3.1.1. Phrasillons
Les phrasillons, mono- ou pluri-lexicaux, sont spécialisés dans
différentes fonctions. Leur statut est pleinement linguistique.
- expression - évaluation
positive : Ah (la la) , Bravo !, Miam miam !, Ouf !,
négative : Ah !, Aïe !, Brr !, Hélas !, Merde !, Zut !, Allons bon !,
- salutation : Bonjour, Au revoir, Adieu,
- réalisation magique : Abracadabra !
- programmation d'une réaction : Allô ?, Chiche !, Chut !, Psst !, Stop !
3.1.2. Modalités de phrase
Un état de choses mentionné fait l'objet d'une assertion, d'une
question ou d'un impératif réalisés. À ce niveau l’état de choses
mentionné n’intervient pas dans la fonction de l’énoncé.
On s’intéressera aux énoncés dont la fonction n’est pas celle affichée.
Les assertions performatives seront retenues parce qu’elle font
appel à un lexique verbal spécifique (ou à des locutions), que l’acte
réalisé s’appuie sur une simple convention de langue : Je donne ma langue au chat, Je n’ai rien dit, ou sur une convention extralinguistique (4).
Quelques assertions programmatives sont associées à des motifs d'énonciation particuliers : Tu m'appelles (séparation), On se calme ! (énervement), Tu fais ce que je te dis ! (résistance), Tu viendras pas te plaindre ! (projet risqué) ; certaines, en petit nombre, programment de tenir pour vraies des contrevérités : Je ne t'ai rien dit, Tu ne m'as pas vu, Tu n'as rien entendu, Je ne suis pas là.
Certains impératifs ne sont que des évaluatifs négatifs : Fous-toi de moi !, Parlons-en !, Rends-toi ridicule ! ; certaines questions sont assertives : À qui le dis-tu ? (à moi, qui suis bien placé pour le savoir), À qui la faute ? (à toi), Qui sait ? (personne).
Il paraît utile par ailleurs de retenir, en particulier pour les
impératifs vrais, les énoncés mentionnant une des notions fondamentales
appartenant au champ sémantique praxéologique, à définir en extension
(5):
- acte saisi en tant que tel : Qu’est-ce que tu fais ?, Fais-le,
- états de déroulement : Ça y est !, C’est fini ?, Vas-y !,
- actes mentaux : Je vais y penser, Qu’est-ce que tu en penses ?, Réfléchis !,
- actes de perception / attention : Tu as vu ça ?, Écoute-moi,
- actes de base : Remue-toi !,
- actes de parole : Tu te tais !, Qu’est-ce que tu dis ?, Explique-moi !,
- réactions : Je vais t’aider, Tu veux un coup de main ?, Fais quelque chose !,
- attitudes : Sois sympa !, Ne fais pas l’innocent.
En dehors de ce champ sémantique on retiendra encore des énoncés
étroitement associés à un motif d'énonciation particulier, comme les
questions réduites à un pronom interrogatif, demandant une précision (Qui ?, Qui ça ?, … , Comment ?, Pourquoi ?, Et alors ?) mais aussi Quoi de neuf ? (rencontre), Qu’est-ce que ça sera ? (restaurant).
3.2. Contribution d’une propriété d'un état de choses mentionné dans l’énoncé
Les propriétés d’états de choses concernées (explicites ou
implicites) sont pour l’essentiel celles qui sont en rapport avec la
notion de fonction réactive à un motif :
- la propriété
d’être évaluatif ou d’être évalué (et en cela évaluatif par propagation
sur l'axe cause - conséquence), parce que l’évaluation est une fonction
réactive (outre qu’elle fonde pour partie la fonction de motivation),
-
et/ou la propriété d'avoir un rôle génétique en relation avec le motif
de l'énonciation ou une réaction au motif de l'énonciation,
c’est-à-dire d’être actant dans leur processus de production (6).
3.2.1. État de choses mentionné à propriété explicite
3.2.1.1. Être explicitement évaluatif
La propriété d’être évaluatif est conférée par un élément lexical
ou une locution. Les énoncés concernés seront retenus
à condition qu’ils ne mentionnent pas explicitement l’objet évalué (C’est absurde, Tu as tort) ou que cet objet relève du champ praxéologique (Cette hypothèse est absurde, mais non C’est absurde d’ajouter de l’eau).
L’évaluation se répartit sur différents domaines, certains mots
ou locutions évaluatifs relevant de plus d’un domaine. Quelques
exemples relativement simples :
- opinion (valeur doxique) : C’est mon avis, Ça en a l’air, Je m’y attendais, Je le sais, Tu t’abuses, Tu te trompes, Je croyais,
- vérité (valeur épistémique) : C’est vrai, Il y a de ça, Ce n’est pas le cas,
- intelligibilité (valeur cognitive) : C’est élémentaire, confus,
- comportement (valeur éthique) : C’est courageux, Tu abuses, Tu aggraves ton cas, C’est du propre !
- plaisir (valeur hédonique) : J’aime ça, J’en ai marre,
- sérieux (valeur hypocritique) : Je ne plaisante pas, Ce ne sont pas des paroles en l’air, C’est une blague, C'était pour rire,
- utilité, facilité, … (valeur technique) : C’est l’enfance de l’art, Ce n’est pas la mer à boire, Ça m’arrange.
3.2.1.2. Avoir un rôle génétique explicite
Les restrictions sur les objets mentionnés sont les mêmes que précédemment.
Les états de choses mentionnés explicitement motivationnels
peuvent être marqués comme tels par des prédicats, spécialisés ou non,
tels que : appartenir à qqn de, être
d’avis de, avoir à, y avoir de quoi, devoir, avoir envie de, falloir,
pouvoir, s’agir de, vouloir ; demander de, dire de.
Des prédicats comme ne pas avoir à, ne pas falloir, pouvoir ; accepter, accorder, autoriser, constituent des états de choses légitimant (permission, interdiction).
Pouvoir, lorsqu’il n’est pas motivationnel (Tu peux me dire merci) ou légitimant (Tu ne peux pas accepter ça) “peut” signifier que les conditions pour la réalisation de l’état de choses qui en est l’objet sont remplies (Tu peux y aller [“commencer”]). Pouvoir peut aussi signifier que l’état de choses qui en est l’objet est dépourvu de fonction génétique : Je peux attendre (“j’attendrais pour rien”), Tu peux me supplier (“tu n’obtiendras rien”).
Falloir, lorsqu’il n’est pas motivationnel (Quand faut y aller, faut y aller) ou légitimant (Il ne faut pas abuser)
signifie que l’état de choses qui en est l’objet est une condition
nécessaire pour la réalisation d’un autre état de choses, qui est le
motif de l'énonciation (Il faut avoir le cœur bien accroché) ou une réaction à ce motif (Il faut tout t’apprendre !).
3.2.1.3. Relations chronologiques explicites
Quelques locutions énoncent des normes chronologiques, avec
fonction prédictive ou explicative selon les cas : Tel qui rit vendredi dimanche pleurera, Après la pluie, le beau temps, Jamais deux sans trois, Un malheur ne vient jamais seul.
3.2.2. État de choses mentionné à propriété implicite
Les propriétés concernées sont de même nature que dans le cas
précédent. Tous les énoncés dont les propriétés implicites relèvent
d’une convention linguistique devront être soigneusement relevés.
3.2.2.1. Être implicitement évalué
a. Évaluation par implicite extralinguistique
En
première analyse on ne retiendrait pas les énoncés où l’évaluation d’un
état de choses mentionné se fait dans l’extralinguistique, que cette
évaluation soit stable (J’ai retrouvé les clés) ou, a fortiori, instable (Il pleut). Néanmoins, les conditions d’action fondamentales évaluées donnent des énoncés à fonction évaluative tels que Tu as du courage, Tu n’as pas d’amour-propre.
Certains verbes causatifs ou locutions causatives décrivent des
conséquences fondamentales (psychiques, somatiques, ou encore
techniques) essentiellement évaluées. C’est au titre de leur
appartenance au champ praxéologique que les énoncés qui les mentionnent
seront retenus, outre que, par propagation, ils évaluent implicitement
leur cause, qui est leur motif d'énonciation :
- effets doxiques : Ça ne me surprend pas, Ça m’étonne,
- effets hédoniques : C’est
agréable, Tu me mets aux anges, Ça m’afflige, Ça me fait de la peine ;
Tu (ne) le regretteras (pas), Tu t’en mordras les doigts,
- effets éthiques : J’en suis très honoré, Tu me fais honte,
- effets somatiques : Tu me fatigues,
- effets techniques impliquant un bénéficiaire : Ça aide, Ça m’enlève une épine du pied ; Ça me complique la vie.
Il convient par ailleurs d’enregistrer les évaluations
extralinguistiques intégrées dans des locutions (valeur positive : L'appétit vient en mangeant, Les chiens aboient, la caravane passe, Un ange passe, valeur négative : Tu veux m'apprendre mon métier, Les arbres cachent la forêt).
b. Évaluation par implicite linguistique motivé
On notera particulièrement ici un certain
nombre d'énoncés usuels qui relèvent d'une sorte de convention assez
motivée (vs arbitraire) plus interpersonnelle qu’interlocutoire,
et unilatérale, dont L est libre de se prévaloir ou non, et qui
peut se formuler : “à moi la valeur positive, à toi la valeur
négative”. On a de ce point de vue des sortes de “paires minimales”
axiologiques où la substitution de la 2ème à la 1ère personne inverse
la polarité de la valeur implicite de l’état de choses mentionné :
C'est moi qui te le dis / C'est toi qui le dis.
Il faut tout me dire / Il faut tout te dire.
Ça m'arrange / Ça t'arrange.
J'aimerais bien / Tu aimerais bien.
Je plaisante / Tu plaisantes.
c. Évaluation par implicite linguistique arbitraire
L’analyse des états de choses mentionnés ne rend pas compte de leur évaluation conventionnelle :
- valeur positive : Je ne t'apprends rien, Ce sera pour une autre fois, Vos désirs sont des ordres,
- valeur négative : Ça n'arrive pas qu'aux autres, Ça ne m'arrivera plus, La coupe est pleine, Tu vas avoir affaire à moi.
3.2.2.2. Avoir implicitement un rôle génétique
a. Rôle génétique par implicite extralinguistique
Le rôle génétique de l'état de choses mentionné (y compris la
fonction génétique de motivation par évaluation explicite ou implicite)
est accessible par une analyse extralinguistique de cet état de choses
: de même que pour la propriété d’être évalué on ne retiendra pas les
énoncés quelconques tels que J’ai des allumettes, condition de faisabilité pour faire du feu, Demain c’est dimanche,
motif nomologique pour ne pas travailler demain, mais les énoncés dans
lesquels un état de choses mentionné a un rôle génétique objectif
intégré dans une locution, ou un rôle fondamental dans le champ
praxéologique, ou ceux qui ont un motif d'énonciation spécifique :
- condition de non faisabilité : Autant chercher une aiguille dans une botte de foin (locution),
- condition de succès : Je sais de quoi je parle (notion fondamentale),
- motif nomologique : J'attends quelqu'un (dans un café, motif pour ne pas commander tout de suite)
- motif axiologique : Tu veux m’apprendre mon métier (locution).
b. Rôle génétique par implicite linguistique motivé ou arbitraire
Il faut faire ici le relevé des énoncés se référant à des états
de choses fictifs qui, s’ils étaient vrais, auraient des rôles
génétiques eux-mêmes réels ou fictifs
- sur le motif d'énonciation :
- état de choses fictif condition de faisabilité fictive : Tu es gonflé,
- état de choses fictif cause fictive : Ton père n’était pas vitrier (je ne vois pas quand tu es devant moi),
- état de choses fictif qui serait motif axiologique : Un ange passe (la conversation s’est interrompue), Il va pleuvoir (conséquence fictive de ce que tu chantes faux),
- ou sur une réaction : Le petit oiseau va sortir (état de choses fictif qui serait motif axiologique pour qu’on regarde l’objectif).
3.3. Énoncés elliptiques
On retiendra les ellipses résolues par convention linguistique
sur l’état de choses réalisé, ou par intervention d’une propriété d’un
état de choses mentionné. On s’en tiendra pour mémoire à quelques
exemples :
À mon avis… (avis négatif), Avec la chance que j'ai… (“ça ne marchera pas”), Décidément… (“c’est la série noire”), Il y a des fois, franchement… (“il y aurait de quoi s’énerver”), Je te demande ça… (“je n’y attache pas beaucoup d’importance”), Maintenant que tu le dis… (“ça me revient”), Puisque tu insistes… (“j’accepte”), Puisque tu le sais… (“inutile de me le demander”), Si tu le prends sur ce ton… (“je vais me fâcher”), Sur ce… (“je prends congé”), Tant qu'on a la santé… (“c’est l’essentiel”), Toi, quand tu as décidé quelque chose… (“tu n’en démords pas”).
Parmi les énoncés nominaux à valeur impérative, si Ta gueule ! est une ellipse clairement “résolue” linguistiquement, on peut hésiter à relever des énoncés comme Tes mains ! (avant de passer à table : se les laver), Tes pieds ! (qui sont là où ils ne devraient pas être), sans parler des objets simplement demandés (Le sel !), ou donnant lieu à des actions spécifiques (La porte !, Les couverts !). Noter néanmoins des énoncés associés à des situations spécifiques (La même chose !, L’addition !).
4. Monopragmie, polypragmie, homophrasie
Lorsque la fonction d’un énoncé, qu’elle fasse appel ou non à une
propriété d’un état de choses mentionné, reste stable dans tous ses
emplois, l’énoncé est monopragmique ; dans d’autres cas
l’identification de la fonction réactive actuelle de l’énoncé nécessite
la mise en rapport des propriétés (formelles, sémantiques) de l’énoncé
et de certaines propriétés du motif d'énonciation actuel. On dira qu’un
énoncé est polypragmique lorsque sa fonction réactive varie selon
l’état de déroulement de son motif d'énonciation, ou selon que son
motif d'énonciation est primitif ou réactif, c’est-à-dire selon que le
motif d'énonciation n’est pas, ou est lui-même, une réaction à un motif
: C’est dangereux de faire ça est une évaluation technique négative de l’acte ça motif de l'énonciation et ne programme de s’en abstenir que si l’acte ça est en cours ou programmé. Ce même énoncé va expliquer et évaluer positivement un acte d’opposition de L à l’acte ça (par exemple L s’est abstenu, s’abstient ou s’abstiendra de faire ça, L demande explicitement à A de ne pas faire ça, l’en empêche ou le punit d’avoir fait ça).
On parlera d’homophrasie lorsqu’une même phrase (au sens
syntaxique) peut avoir différents emplois non réductibles à des faits
de polypragmie. L’homophrasie est un des critères permettant de repérer
les énoncés usuels (cf. Fónagy 1982 : 52-57). Seules les variantes
satisfaisant aux critères exposés ci-dessus seront intégrées à la
nomenclature (7). L’homophrasie peut avoir différentes sources :
- anaphore conventionnelle ou non : Ferme-la ! (“ta gueule”, ou “la porte” etc.),
- polysémie lexicale : Ne bouge pas : attends / ne te dérange pas / Pas un geste ! : menace,
- sens plein ou usure sémantique (8) : Tu es fou, C’est évident, génial, mortel, terrible,
- état de choses mentionné
- nature : Je te connais : ton identité / ton habitus réactionnel (courage, timidité, …)
- polarité : possibilité d’antiphrase : C'est la meilleure !, Ça commence à me plaire.
- propriétés conférées par un implicite linguistique
- évaluation soit positive soit négative
Tu vas y arriver, Il ne faut pas être difficile,
- fonction génétique
C'est compris ?, Tu entends ? simples questions ou motifs (sinon) pour que je répète, reformule, ou conditions de faisabilité pour obéir appuyant un ordre
- acte illocutoire
- phrasillons : Bonjour ! salutation ou évaluation négative,
- assertions : La séance est ouverte (descriptif ou performatif), C'est un conseil (ou menace), Tu ne m'as pas vu (ou convention de représentation), Tu t’en fous ! (ou programmation),
- questions : C’est bientôt fini ? (ou programmation), Où tu as vu ça ? (ou évaluation négative), Qu'est-ce que j'ai fait ? (ou “rien” : évaluation négative d’une réaction d’opposition de la part de A)
- impératifs : Tiens ! (ou expressif), Voyons !, Chatouille-moi ! (ou évaluation négative), Faites chauffer la colle ! (ou représentatif),
- nature du motif de l'énonciation : Qu'est-ce que je disais ? (question après interruption, évaluation positive alors qu’une preuve vient d'être donnée).
5. Conclusion
Les critères envisagés pour l’établissement d’une nomenclature
d’énoncés usuels s’appuient sur un modèle “Motif - Réaction” des
fonctions des énoncés qui permet de catégoriser ces énoncés en
différents types de formulations de fonctions. Les énoncés peuvent être
sélectionnés dans chaque catégorie selon, prioritairement, que leurs
fonctions sont formulées à l’aide d’éléments lexicaux spécialisés ou de
locutions, ou par le biais de certains implicites linguistiques, et
secondairement, selon que leur contenu s’inscrit dans les notions
fondamentales du champ sémantique de la praxéologie, ou encore selon
qu’ils constituent des réactions à des motifs d'énonciation spécifiques.
Quelle que soit la difficulté à fixer précisément les limites de
l’ensemble d’énoncés à constituer, l’exportabilité du modèle mis en
place pourrait être testée dans la fonction de tertium comparationis pour des études de pragmatographie contrastive systématiques.
Références bibliographiques
AUSTIN, J. L. (1962) : How to Do Things with Words. Oxford, Clarendon Press, trad. fçse : Quand dire, c'est faire, Paris, Seuil, 1970.
BIDAUD, F. (2002) : Structures figées de la conversation, Analyse contrastive français-italien, Bern : Peter Lang.
ENCKELL, P. (2000) : Le dictionnaire des façons de parler du XVIe siècle, La lune avec les dents, Paris, CNRS Éditions.
FÓNAGY, I. (1982) : Situation et signification. Amsterdam, Benjamins.
FÓNAGY, I. (1997) : “Figement et changement sémantiques” in Martins-Baltar, M. (textes réunis par) : La locution entre langue et usages, Paris, ENS-Éditions Fontenay/Saint-Cloud, pp. 131-164.
FÓNAGY, I. (2001) : Languages within Language, An evolutive approach. Foundations of semiotics 13, Amsterdam: Philadelphia: Benjamins Publishing Company.
FÓNAGY, I. (à par.) : Dynamique et changement.
RICŒUR, Paul (1977) : “Le discours de l’action”, in Tiffeneau, D. (dir.), La sémantique de l’action, Paris, CNRS, pp. 3-137.
Notes
(1) L’évaluation hédonique (plaisir / déplaisir) n’est qu’un des domaines de l’évaluation, cf. 4.2.1.
(2) Sauf précision contraire, les énoncés sont considérés abstraction faite d’un emploi particulier qu’ils n’imposeraient pas.
(3) Abréviations. A = allocutaire, L = locuteur.
(4) C’est le point d’entrée d’Austin (1962) dans la théorie de l’illocutoire : “Je baptise ce bateau le Queen Elisabeth”.
(5)
Outre les notions indiquées ci-dessous ce champ comprend les conditions
et les conséquences fondamentales de l’action, qui relèvent des rôles
génétiques (infra 3.2.1.2, 3.2.2.2).
(6) Nous ne pouvons
entrer ici dans le détail des différents rôles génétiques et des
relations complexes entre rôle génétique d'un état de choses mentionné
et fonction de l'énoncé qui le mentionne. Par exemple, asserter un bon
motif pour faire un acte peut le programmer s'il n'est pas réalisé et
s'il est encore temps, évaluer positivement sa réalisation lorsqu’elle
est acquise, évaluer négativement sa non réalisation en temps voulu.
(7) Fónagy oppose “énoncés libres” [variantes non intégrées] et “énoncés liés” [variantes intégrées].
(8) Voir Fónagy (1997, 2001, à par.) pour une étude générale des changements sémantiques.