Michel MARTINS-BALTAR


in :  PERROT (J.) (dir.), 1997, Polyphonie pour Ivan Fónagy, Paris, L’Harmattan, p. 323-341.




De l’ “énoncé lié” à l’énoncé de motif usuel : le projet de dictionnaire Dicomotus




Lorsque Ivan Fónagy publiait, en 1982, Situation et Signification, et mettait en lumière, avec la notion d’ “énoncé lié”, la part “secrète”, quoique “strictement linguistique” (S&S:109), de la compétence pragmatique (1), il venait d’accepter de diriger ma thèse sur les manifestations discursives des motifs des actes.  C’est à partir de la notion de motif que j’essaie aujourd’hui de contribuer à la description d’une compétence dont toutes les dimensions sont explorées et abondamment illustrées dans S&S.



1. Qu’est-ce qu’un énoncé lié ?


1.1. Figement et liage


S&S oppose les contraintes horizontales, contextuelles, pesant sur le choix des expressions linguistiques dans le message (“figement”, “collocations”), et les contraintes verticales, dues aux « conventions qui lient tel ou tel énoncé à telle ou telle situation typique qui déclenche globalement, presque automatiquement l’énoncé correspondant » (S&S : 4). Au téléphone, pour s’enquérir de l’identité de la personne qui appelle : C’est de la part de qui ?. Le figement associe les expressions entre elles sur la chaîne alors que le liage associe des expressions à des situations d’énonciation, distinctes de ce que peut représenter le contenu de ces mêmes expressions (2).

La notion de “liage” apparaît ainsi comme un cas particulier de la relation Stimulus / Réponse. La réponse étant ici un acte humain, censément volontaire, nous poserons que le stimulus est un motif situationnel.


1.2. Actes liés


Le liage des énoncés est-il un phénomène isolé dans la pratique humaine ? Pour Gülich et Krafft (à par.), le liage (“couples énoncé-situation”, “idiotismes pragmatiques”) fait partie, avec les locutions figées et les modèles de textes, des “structures préformées de mots et de construction”, auxquelles s’ajoutent, dans la production discursive, des “structures préformées de pensée”.

L’énonciation d’un énoncé constitue, si l’on se réfère à Austin (1962), un acte illocutoire. Peut-on parler d’actes locutoires (qui sont chez Austin les composants des actes illocutoires) liés ? D'actes non-verbaux liés ? Il serait intéressant de relire de ce point de vue le Dictionnaire des idées reçues [DIR] de Flaubert (publié en 1910) : bien qu’il comporte principalement des lieux communs, au sens d’ « intégration à un thème de constantes de prédicat » selon la définition d’Herschberg-Pierrot (1980, 1988), les différents niveaux de l’analyse en actes y sont représentés.


1.2.1. Énoncés liés et clichés


Il faut distinguer autant que faire se peut le plan du contenu et celui de l’expression, ce dernier seul semblant pouvoir, au sens de Fónagy,  être concerné par le liage (3). C’est ainsi que S&S : 29 fait de certaines expressions de loci un sous-ensemble des énoncés liés. Au niveau du contenu le lieu commun est l’association, à un thème, d’un prédicat (dans un cadre illocutoire le plus souvent assertif) :

AIL. Tue les vers intestinaux et dispose aux combats de l’amour […]

Appelons “cliché” l'expression figée d'un lieu commun. L’énonciation d’un cliché peut être liée à un motif situationnel. Dans

GOÛT. Ce qui est simple est toujours de bon goût. Doit toujours se dire à une femme qui s’excuse de la modestie de sa toilette.

la rédaction distingue nettement entre l’énoncé lié et ses conditions d’énonciation, alors que dans

FROMAGE. Citer l’aphorisme de Brillat-Savarin : “Un dessert sans fromage est une belle à qui il manque un oeil.”

il faut entendre “quand on sert le fromage…”.

On trouve également des exemples d’énoncés liés à un motif situationnel, ni lieux communs (ce ne sont pas des attributions de prédicats) ni figés (ces énoncés sont susceptibles de variations) :


ENTERREMENT. À propos du défunt : « Et dire que je dînais avec lui, il y a huit jours ! » […]

Mais dans le proverbe (figé)

ARGENT. […] L’argent ne fait pas le bonheur.

le lieu commun et le clichage aboutissent à un liage thématique : ce que l’on peut dire des conditions nécessaires de l’énonciation d’un tel énoncé c’est que l’un de ses thèmes (l’argent, le bonheur) doit être “actualisé” d’une manière ou d’une autre dans la situation de discours (4) (mais cette condition n’est certainement pas suffisante). L’actualisation d’un thème motive potentiellement l’énonciation des énoncés exprimant les lieux communs associés à ce thème, et ce liage sera plus apparent lorsque l’expression de ce lieu commun sera figée dans un cliché.


1.2.2. Actes locutoires liés


Le changement diachronique de la signification d’une expression peut prendre sa source dans une situation d’emploi à laquelle elle est liée : Fónagy (1995) relève par exemple l’emploi de proposé par, avec la complicité de dans les médias audio-visuels, où ils y perdent leur sens, respectivement, de “proposition”, d’ “acte coupable”, pour signifier un contenu beaucoup moins spécifique, comme “être l’auteur / le coauteur de”.

Lorsqu’il existe dans la langue plusieurs possibilités pour exprimer un certain contenu, le choix de telle ou telle expression peut être lié à une situation particulière : emploi ordinaire de voiture, auto / emploi administratif de véhicule, par exemple.

La conception motivationnelle du liage que nous tentons de développer ne peut rendre compte de liens de cette nature. On trouve par contre dans le DIR des choix d’expressions liés à des intentions d’obtenir un effet de valeur positive, ou d’éviter un effet de valeur négative :

ÉCOLES. […] Polytechnique […] Dire simplement “l’École” fait accroire qu’on y a été. […]

AFFAIRES. […] Une femme doit éviter de parler des siennes.


1.2.3. Actes non-verbaux liés


Des actes non-verbaux peuvent être liés à un motif situationnel :

CAFÉ. […] Dans un grand dîner, doit se prendre debout. […].

BOUTONS. […] Ne point les faire passer.

(c’est-à-dire “quand on a des boutons”).


Ne pouvant aller plus loin ici dans la problématique d'ensemble du liage, nous nous en tiendrons désormais au niveau illocutoire des énoncés liés. Après avoir caractérisé ces énoncés, nous essaierons de cerner la notion d’énoncé lié à partir d’un modèle motivationnel de l’énonciation, pour exposer ensuite la problématique d’une lexicographie pragmatique d’un ensemble qui est en intersection avec celui des énoncés liés, celui des énoncés de motif usuels.


1.3. Énoncés libres / énoncés liés


« L’indice le plus simple et le plus sûr du caractère lié de l’énoncé est sa récurrence même, c’est-à-dire le fait qu’il est susceptible d’être déclenché sous la même forme par une situation déterminée, typique » (S&S : 35). Dans certains cas une situation peut laisser le choix entre différents énoncés : « le médecin traitant, à sa patiente (d’un milieu modeste) qui vient de lui offrir un cadeau : Il ne fallait pas, Vous n’auriez pas dû, Je ne peux (pas) accepter. »  (ibid.). La relation entre situation liante et énoncé lié n’est donc pas nécessairement biunivoque.

On peut proposer de distinguer entre énoncés liés et énoncés libres à partir du rapport entre le contenu référentiel de la situation d’énonciation et celui de l’énoncé, et dire : pour qu’un énoncé soit lié il faut que son motif d’énonciation nécessaire soit différent du contenu de l’énoncé. L’énoncé J’ai faim a, en principe, toute probabilité d’être produit dans une situation d’énonciation où “j’ai faim” (5), mais il n’est pas lié pour autant à cette situation (ni, d’ailleurs, à aucune autre). “Lié” s’entend ici “lié à” et implique deux actants qui ne peuvent se confondre. S&S : 48 : « Le sens des énoncés libres […] est entièrement déterminé par le contexte et la situation à partir de la signification de la phrase sous-jacente. Ce n’est pas vrai des énoncés récurrents, liés à des situations typiques. Leur sens est prédéterminé, c’est la langue elle-même [je souligne, mmb] qui prévoit ce sens en fonction de telle ou telle situation où l’énoncé est censé apparaître » (6).


1.4. Indices du caractère lié des énoncés


S&S 35-42, tout en affirmant le caractère « beaucoup plus secret » des énoncés liés que celui des expressions figées, propose dix indices possibles pour les déceler, mais dont aucun n’est nécessaire : a priori, le liage ne relève pas de l’analyse formelle. On peut essayer de regrouper ces indices en quatre niveaux : (a) discursif : récurrence, (b) linguistique : variabilité réduite (Allez, viens ! / *Vas, viens!), ellipses (J’aime, Vu sous cet angle ...), indices phonétiques (les e muets différemment distribués selon le sens libre ou lié de Il faut que je me sauve) et prosodiques (les intonations différentes de Tu peux le dire, libre ou lié), non-compositionnalité stylistique (Ce n’est pas de refus), possibilité de défigement lorsque figement il y a (Sérieux s’abstenir [titre d’une émission télévisée] à partir du Pas sérieux s’abstenir des petites annonces), (c) psycholinguistique (test de probabilité d’apparition des énoncés liés en situation, fautes d’orthographe dans les énoncés liés), (d) interlinguistique, où apparaît clairement que les énoncés liés, pour être “motivés” (au sens saussurien de non-arbitraires), n’en sont pas moins conventionnels, et varient d’une langue à l’autre.



2. Une approche motivationnelle de l’énonciation en général et des énoncés liés en particulier


C’est dans le constat de l’insuffisance de sa compétence linguistique académique en français devant la réalité du discours ordinaire parisien, à la fin des années 30, que Fónagy a conçu l’idée d’un “dictionnaire des phrases en situation” (S&S : 123, et à par.) ayant pour objectif de décrire la compétence pragmatique qui lui faisait défaut. Pour l’apprenant, un classement onomasiologique est indispensable (que dire en quelle circonstance ?). Du point de vue scientifique l’idéal serait un dictionnaire à entrées multiples : alphabétique, encyclopédique, idéologique, grammaticale (S&S : 109-25).

C’est à cette tâche de description nécessaire que nous nous proposons de contribuer en définissant un sous-ensemble des énoncés liés, limité, sémantiquement, aux énoncés qui “représentent” (§ 2.2.2) des motifs. Après avoir défini ce champ sémantique nous exposerons la structure d’un dictionnaire en cours d’élaboration, le dictionnaire des énoncés de motif usuels (Dicomotus).



2.1. Un modèle motif <–> réaction pour l’énonciation


L’approche motivationnelle pose pour principe que tout acte humain a un motif, et notamment les énonciations (les actes illocutoires et leurs composants locutoires) consistant à produire des énoncés liés. Parler de motif et d’acte c’est dire qu’une situation identifiable par un état de choses a une fonction de motivation par rapport à un acte, avec nécessairement, en retour, une fonction de réaction de l’acte par rapport à son motif.



MOTIF                                           RÉACTION ÉNONCIATIVE

motif

d’énonciation                           RÉACTION                          RÉACTION

                                           RÉTROSPECTIVE                     PROSPECTIVE

                                                         énonciation

   autrui fait un acte                                 d’un énoncé

   de valeur négative                                     représentant

                                                         une condition d’action

   autrui laisse tomber                                  (motif ou autre)

   des pièces de monnaie


                                            Ça pousse pas.            Tu veux que je t’aide ?

                                                                        [au sens de menace]


Figure 1. Analyse motivationnelle de l’énonciation.

L’énoncé lié Ça pousse pas a pour motif d'énonciation nécessaire le fait qu’autrui vient de laisser tomber des pièces de monnaie, l’énoncé lié Tu veux que je t’aide ? a pour motif d'énonciation nécessaire le fait qu’autrui fait un acte de valeur négative.



Les différents fondements de la motivation peuvent être ramenés à une axiologie binaire : un état de choses motive une réaction de part sa valeur négative ou positive aux yeux de quelqu’un. Les états de choses de valeur négative motivent des actes ayant une fonction d’Opposition à leur motif (on ferme la fenêtre parce qu’il fait froid dehors, pour “s’opposer” au froid qui entre par la fenêtre) ; les états de choses de valeur positive motivent des actes de Participation (on ouvre la fenêtre parce qu’il fait plus chaud dehors). Ces fonctions se spécifient en diverses catégories, de natures différentes selon que motifs et actes appartiennent au registre verbal ou non-verbal (cf. § 3.4).


2.2. La notion d’énoncé de motif


On appelle énoncé de motif un énoncé qui représente (au sens du § 2.2.2) un motif. La notion d’énoncé de motif est à situer, au niveau du contenu, dans le champ praxéologique des conditions d’action et, au niveau linguistique, dans le cadre du statut discursif des motifs et des actes, ainsi que dans le cadre des modes de référence à l’acte motivé.


2.2.1. Statut praxéologique des énoncés de motif


Un état de choses est potentiellement motif d’un acte dès qu’il est évalué. De manière générale les évaluations d’états de choses et les associations motif / acte qui en découlent peuvent être situées sur un axe qui va de l’universel permanent à l’individuel momentané. Dès que l’on s’éloigne de l’individuel on peut parler, d’une part, de lieux communs axiologiques et, d’autre part, d’un liage praxéologique entre motifs et actes, dont le liage pragmatique est un cas particulier. La notion de liage praxéologique est, elle aussi, graduelle : ce que motive tel état de choses est, selon les cas, définissable de manière plus ou moins précise.

Les énoncés de motif stricto sensu constituent la plus grande partie d’un champ notionnel praxéologiquement cohérent et qui comprend les autres conditions d’actions que sont les conditions de faisabilité (Il y a quelqu’un ? : j’entre chez quelqu’un mais ne vois personne : qu’il y ait quelqu’un est condition de faisabilité pour que quelqu’un me réponde), Je ne trouve pas le mot (ne pas trouver le mot [qui convient] est la condition qui rend infaisable de l’employer), les conditions de succès (Je ne peux rien affirmer : affirmer est toujours faisable, mais risquerait d’être faux), et même certaines causes, plus ou moins fantaisistes, invoquées contre autrui pour le critiquer (T’es tombé sur la tête ?), ainsi que les qualités d’agent (Tu es gentil / bête). Ces distinctions définissent les catégories de conditions d’action, qui constituent en fait le champ sémantique de la nomenclature de Dicomotus.

La fonction d’un énoncé de motif (ou de condition d’action), de type participation ou opposition, est de nature illocutoire. Cette fonction se calcule par rapport au motif d’énonciation. Une fonction particulièrement bien représentée par les énoncés liés de motif est l’ “opposition” critique (désapprobation, reproche) (7). Lorsque quelqu’un fait tomber des pièces de monnaie je puis le critiquer plaisamment en disant Ça pousse pas, énoncé qui représente la non effectivité d’un motif pour l’acte de laisser tomber la monnaie, acte interprété comme s’il était volontaire et avait pour fonction de “semer” ces pièces.

On peut définir un algorithme minimal à quatre niveaux pour la production de l’énoncé lié (sans faire ici aucune hypothèse psycholinguistique) :



motif de l’énonciation :             autrui laisse tomber des pièces de monnaie

choix de la fonction illocutoire : opposition critique

choix du contenu motivationnel : pas de motif pour qu’autrui participe au motif d'énonciation

choix de l’énoncé lié :             Ça pousse pas.


La fonction de l’énonciation de Ça pousse pas est rétrospective dans le sens où elle s’applique au motif d'énonciation lui-même, alors que la fonction d’une énonciation comme Tu veux que je t’aide ? (par exemple au sens de menace) est prospective, dans le sens où l’énoncé représente, de manière explicite, un motif pour faire un acte (“aider”) motivé par le motif d'énonciation (l’auditeur est en train de faire un acte que je trouve de valeur négative) (figure 1).


2.2.2. Statut discursif des motifs et des actes


Dans l’ensemble du champ pratique, le motif, aussi bien que l’acte motivé, peuvent  être  réalisés  hors  discours  ; dans  le  discours,  ils  peuvent  être l’un comme l’autre manifestés soit sur le mode de la réalisation soit sur le mode de la “représentation”.



(dans les exemples ci-dessous le motif de l’énonciation d’un énoncé de motif est en romain, l’acte consistant à représenter un énoncé de motif est en italique)

• motif réalisé hors discours :

(autrui laisse tomber des pièces de monnaie) —Ça pousse pas.

• motif manifesté dans le discours :

- motif réalisé dans le discours :

. motivation de re :

— Où tu vas ? — Ce n’est pas de tes affaires. (ce = où je vais)

. motivation de dicto :

— Mets la table, puisqu’il faut tout te demander. (motif : illocutoire réalisé)

Pour parler poliment, tu m’embêtes ! (motif : locutoire réalisé)

- motif représenté dans le discours :

. le motif est non-verbal : 

— Je voudrais bien y aller, mais j’ai autre chose à faire.

. le motif est un acte de langage : 

— Il m’a demandé où j’allais, comme si ça le regardait ! (motif : illocutoire représenté)



Tout énoncé de motif “représente” (potentiellement) un motif en un sens qui ne se réfère pas uniquement à la modalité (illocution) assertive, mais au contenu propositionnel (au sens de Searle 1969) de cet énoncé :



illocution :       énoncé de motif :         motif potentiellement “représenté” :


assertive          Ça ne m’arrange pas.      “Ça ne m’arrange pas”.

suppositive        Si ça fait ton affaire …  “Ça fait ton affaire”.

interrogative      Que se passe-t-il ?       “Il se passe x” (x défini par la réponse).

                   Ça va comme ça ?           “Ça va” / “Ça ne va pas”` (selon la réponse).

impérative         Essaie un peu ! (défi)   “Tu essaies”.



Un motif potentiel “représenté” est actualisé lorsque lui est reconnue une fonction réactive, rétrospective ou prospective, par rapport au motif d’énonciation de l’énoncé (8).


2.2.3. Référence à l’acte motivé dans l’énoncé de motif


Un énoncé peut contenir la représentation d’une condition d’action explicite, c’est-à-dire un marqueur de condition d’action et une désignation (plus ou moins directe) de l’acte concerné. C’est pas beau de demander, On ne met pas ses doigts dans son nez sont des conditions d’action rétrospectives qui thématisent leur motif d'énonciation, respectivement, “tu demandes quelque chose”, “tu mets tes doigts dans ton nez” ; Tu veux que je t’aide ? [menace], Il faut te faire un dessin ?, Tu peux (aller) te rhabiller (dans son emploi lié) sont des conditions d’action prospectives ayant un motif d'énonciation définissable avec plus ou moins de précision, respectivement, “tu fais un acte de valeur négative”,“tu ne comprends pas”, “tu as échoué”.

Un énoncé comme Tu peux dire ce que tu veux a formellement l’apparence d’une condition d’action explicite, mais, dans son emploi lié, il signifie implicitement que tout ce que tu pourrais dire est pour moi sans valeur, et donc que je n’en tiendrai aucun compte : l’acte motivé n’est pas “tu dis ce que tu veux” mais “je n’en tiendrai pas compte”, et la condition d’action est implicite (“rien de tout ce que tu peux dire ne sera un motif pour que j’en tienne compte”). Un tel énoncé (parmi d’autres) montre qu’il peut arriver que la propriété (formelle) d’être explicite, y compris l’explicite dû à la présence d’un “marqueur” (tu peux banalement considéré comme un marqueur de permission) soit aliénée.

Exemples d’énoncés pragmatiquement liés représentant des conditions d’action implicites : Y a pas le feu dans le sens “il n’y a pas de motif pour se dépêcher”, C’est toi qui le dis, dans le sens “je n’ai pas de motif pour croire ce que tu dis”, Il va pleuvoir, dans le sens “il y a un motif pour que tu arrêtes de chanter faux” (9).


2.3. Énoncés liés et énoncés de motif dans Dicomotus


En matière d’énoncés liés, l’approche motivationnelle à l’œuvre dans Dicomotus a un aspect globalisant et un aspect restrictif. Elle est globalisante en ce qu’elle propose un modèle de l’énonciation qui replace cette pratique dans le cadre général de l’action humaine, censément volontaire, c’est-à-dire censément motivée. Elle est réductrice dans la mesure où la conception de Dicomotus ne le destine à intégrer qu’une partie de l’ensemble des énoncés liés, ceux qui représentent un motif (plus généralement, une condition d’action). Toutefois le champ de Dicomotus contient un peu plus que les énoncés liés de motif : il englobe un ensemble plus vaste, celui des énoncés de motif usuels, dont l’étendue ne peut être précisée qu’après avoir défini certaines variables et valeurs de ces variables dans la construction du dictionnaire.



3. Construction d’un dictionnaire des énoncés de motif usuels


Dans l’état actuel de nos hypothèses, le dictionnaire se construit sur cinq groupes de variables permettant de rédiger la partie sémasiologique et différentes tables onomasiologiques : nomenclature alphabétique des mots-vedettes et des expressions (10), motifs d’énonciation nécessaires, sémantique motivationnelle des expressions, fonctions des expressions, description linguistique des expressions.


3.1. Nomenclature


Chaque expression réputée appartenir au champ est indexée à ses mots principaux. On note si le mot-vedette est un axiologique (absurde, adorer, avoir à, assez), de quel niveau de langue il relève. Chaque mot-vedette est suivi des expressions retenues qui le contiennent, avec indication de leur niveau de langue (qui peut être marqué sans qu’aucun des mots composants ne le soit, cf. S&S:41). Ces expressions peuvent se caractériser par le rapport de force qu’elles instaurent entre le locuteur et l’auditeur (comparer Tu me feras pas avaler ça, Ça s’arrangera, J’aimerais m’excuser). Chaque expression reçoit une définition pragmatique : Tu veux ma photo ?  “Pour critiquer [fonction] autrui de me fixer du regard [motif d’énonciation]”. Les expressions homonymes sont numérotés (Tu veux que je t’aide ? 1. proposition, 2. menace). Chaque expression devrait être illustrée d’attestations (elles sont recherchées systématiquement dans le corpus des dialogues de films, dans la Recherche de Proust, dans un corpus d’entretiens). 


3.2. Motifs d’énonciation nécessaires


On ne saurait construire a priori un inventaire des motifs d’énonciation, puis s’interroger, dans un deuxième temps, sur les énoncés liés qu’ils produisent, le cas échéant. L’onomasiologie ne peut être obtenue qu’au terme d’une démarche sémasiologique livrant une taxinomie des motifs d’énonciation nécessaires des énoncés liés empiriquement observés (cf. S&S : 124-25).

Un ensemble de sept variables est utilisé : (a) la nature de l’état de choses motif d'énonciation nécessaire, (b) en complément éventuel de (a), un “thème” précisant la nature du motif d'énonciation nécessaire, (c) la valeur du motif d'énonciation, (d) la localisation de cet état de choses, (e) le niveau de motivation du motif d'énonciation, (f) l’aspect du motif d'énonciation, (g) l’agent et le datif du motif d'énonciation.


3.2.1. Nature de l’état de choses motif d'énonciation nécessaire


La définition des motifs d'énonciation nécessaires n’est pas donnée, il faut la rechercher dans sa compétence pragmatique et dans l’analyse des attestations.

Outre une définition “en clair” donnée dans la partie sémasiologique du dictionnaire, une taxinomie rudimentaire permettant de construire une table onomasiologique est proposée, qui privilégie les classes d’actes de langage.

Un “thème” peut indiquer une spécification à l’intérieur de ces catégories, par exemple, acte non verbal [catégorie 4] + /visite/ pour Qui dois-je annoncer ?

On voit, à ce niveau, que le liage d’un énoncé à un motif d'énonciation nécessaire est une notion graduelle. Les énoncés ne relevant que de la catégorie (1) ci-dessus ne peuvent être reconnus liés que dans la mesure où ils sont définis sur une autre variable de motif d'énonciation, en particulier par la valeur.



1. état de choses non déterminé : J’en ai assez.

2. état de choses  ou acte involontaire : Ça n’arrive pas qu’aux autres.

3. état de choses ou acte volontaire : Il faut savoir s’arrêter.

4. acte non verbal : Tu ne m’attendais pas.

5. acte de langage : Tu m’assommes.

acte locutoire [seules les sous-catégories sont utilisées]

6. acte phonétique : Pas de messe basse sans curé.

7. acte formel : si je peux me permettre cette expression

8. acte de présupposition : puisque [SN] il y a

9. acte de parler : Tu n’as pas la parole.

10. acte de thématisation : Il ne s’agit pas de ça !

11. acte d’implicitation : Et alors ?

12. acte de signification : Qu'est-ce que tu veux dire ? 

13. acte textuel : pour avancer

14. acte illocutoire : Il y a autre chose ?

15. acte de représentation : Tu ne m’apprends rien.

16. question : Ça te regarde ?

17. acte directif : Pour l’amour de Dieu !

17a. directif pour un acte du locuteur : si je peux me permettre

17b. directif pour un acte d’autrui : si je n’abuse pas

17c. directif pour un acte d’agent non déterminé : comme ça t’arrange

18. acte expressif : La belle affaire !

19. acte de critique : Et toi, alors ?

20. acte rétributif : Y a pas de quoi.



3.2.2. Valeur du motif d'énonciation


La dimension axiologique du motif d’énonciation est, par hypothèse, toujours présente (elle est neutralisée dans l’indifférence avec Ça ou autre chose ...). Certains énoncés visent à déterminer la valeur de leur motif d'énonciation : Qu’est-ce qui t’amène ? (acte non verbal : visite). D’autres peuvent être motivés par un état de choses de valeur négative ou bien de valeur positive : C’est mon affaire. (11)

Ce à quoi est lié tel énoncé peut ne nécessiter que la définition de la valeur et non celle du contenu référentiel de la situation. S&S : 21 oppose ainsi pour des situations simplement définies comme « événements négatifs » (i.e. de valeur négative), des « énoncés joker » (Mais vous vous rendez compte !, Je vous demande un peu !, On aura tout vu !) et des énoncés spécifiques, liés à des situations de valeur négative particulières (bruit : On ne s’entend plus, bruit la nuit : Il n’y a plus moyen de dormir tranquille).

Un énoncé comme Tu abuses, purement évaluatif, doit-il être considéré comme lié ? Si l’on admettait que son motif d'énonciation nécessaire est le fait que l’auditeur abuse on le dirait libre, mais il faut qu’un motif ait un contenu référentiel : ce contenu est ici un acte non déterminé de l’auditeur, de valeur négative, et cet énoncé peut donc être considéré comme — faiblement — lié : on ne peut pas l’employer pour un état de choses involontaire (*Tu abuses d’être aussi grand).


3.2.3. Autres variables


La variable de localisation du motif d'énonciation nécessaire oppose le hors et le en discours, et, pour le en discours, le monologue au dialogue. Le niveau de motivation concerne essentiellement l’opposition de re / de dicto (pour ces deux points, cf. § 2.2.2).

Le motif d'énonciation peut avoir l’aspect accompli : Tu ne m’apprends rien, en cours : Ça ne peut plus durer, en projet : Tu vas te faire avoir. Son agent peut être défini (le locuteur, l’interlocuteur, un tiers), il peut avoir un datif (bénéficiaire ou victime).


3.3. Sémantique motivationnelle des énoncés


Certains énoncés liés sont, en langue, toujours des énoncés de motif (plus largement : toujours des conditions d’action) (Où tu te crois ?), d’autres, non, mais peuvent l’être en situation (J’en ai assez), d’autres ne peuvent jamais l’être (C’est des choses qui arrivent). Nous retenons par priorité les premiers, mais aussi les seconds. Les troisièmes sont hors du champ de Dicomotus : on écarte par exemple des énoncés comme Je ne te le pardonnerai jamais (à propos d'un acte d'autrui dont je suis Victime), Deux ! (lié comme réplique à un enfant qui dit Hein ?), N’en parlons plus (utilisable pour pardonner). En fait nous n’avons aucune idée de la signification quantitative de cette restriction.

L’orientation du motif par rapport à l’acte distingue entre :


— motif pour faire : Il faut que j’y aille  (“j’ai une raison pour prendre congé”),

— motif pour ne pas faire : Tu vas te faire avoir (“il y a une bonne raison pour que tu ne réalises pas ton projet”),

— pas de motif pour faire : Y a pas le feu (“il n’y a pas de raison de se presser”),

— pas de motif pour ne pas faire : Je ne vais pas te manger (“tu n’as pas de raison de ne pas m’approcher”).


La valeur de la condition d’action peut être positive (Ça m’arrangerait assez), négative (Tu me prends pour un autre), non-précisée (Si je m’attendais à ça !), indifférente (Ça ou autre chose ...).

Nous avons vu que le motif représenté par l’énoncé peut être le motif de l’acte qui est le motif d’énonciation de cet énoncé (Ça pousse pas, motif “rétrospectif”), ou être le motif d’un acte motivé par le motif d’énonciation de l’énoncé (Tu veux que je t’aide ?, motif “prospectif”).

La notion de motif relève des “causes” au sens large, mais intègre aussi bien les “causes finales”, c’est-à-dire les buts, et également les conséquences de l’acte motivé. En d’autres termes, le motif représenté par l’énoncé s’analyse, par rapport à l’acte dont il est le motif, soit comme un terminus a quo, lorsque son effectivité est indépendante de celle de l’acte (J’ai passé l’âge / Le moment est mal choisi), soit comme un terminus ad quem, effectif seulement si l’acte est effectif, (Tu dis ça pour me faire plaisir, Tu vas te faire avoir, Ça t’avancerait à quoi ?).

Les énoncés de motif (ou : de condition d’action) ont des contenus dont certains semblent former des classes sémantiques récurrentes. Le choix de ce contenu peut participer à une construction subjective, par le locuteur,  du motif d’énonciation (dire Quel âge tu as ? c’est signifier que je trouve ton acte régressif).

Dicomotus est un dictionnaire sémantique de la pragmatique, puisque les expressions qui y sont intégrées doivent au premier chef satisfaire à des conditions concernant leur contenu. Si l’objectif était de compiler un dictionnaire général des énoncés de motif la tâche serait sans doute infinie puisqu’il faudrait noter toutes les relations motif / acte attestées, qu’elles soient naturelles, fondées sur une convention plus ou moins partagée, ou qu’elles soient hapagétiques. D’où l’idée de clôturer ce champ en ne retenant que des énoncés de motif “usuels”, c’est-à-dire, si l’on se réfère aux notions de la statistique lexicale, ayant une certaine fréquence, une certaine disponibilité. Les énoncés liés (ils sont plus ou moins liés) vont constituer la majeure partie du champ à constituer dans la mesure où leurs conditions d’emploi sont inscrites dans la compétence pragmatique des sujets parlants, même lorsqu’ils n’ont que des degrés de liage très faibles, comme C’est mon affaire, vu plus haut. Mais d’autres types d’expressions de motif paraissent utiles à intégrer dans la nomenclature, notamment des syntagmes adverbiaux ne formant pas énoncé, non liés mais plus ou moins figés, tels que pour la bonne cause, par acquit de conscience, à toutes fins utiles, …




3.4. Fonctions des énoncés


Du point de vue de l’utilisateur du dictionnaire, il est intéressant de trouver regroupés au premier niveau de classement onomasiologique tous les énoncés ayant la même fonction dans des situations différentes. Si l’on mettait les motifs d'énonciation nécessaires au premier niveau, Tu me casses les oreilles  se trouverait à grande distance de Ça suffit !, alors que ces deux énoncés, l’un spécifique, l’autre “joker”, peuvent avoir la même fonction dans la même situation (hyper / hyponymie pragmatique).

Les états de chose de valeur négative motivent normalement des actes d’opposition, qui se spécifient en quelques catégories :

— incitation : autrui continue d’argumenter contre ma décision : Affaire classée (“ne parlons plus de cela”), autrui ne veut pas se laisser fléchir : pour l’amour du Ciel ! (“je vous en supplie”),

— critique (catégorie très fréquentée, même si l’on a vu dans la politesse le principal motif des actes de langages indirects (12)) : Tu me feras pas avaler ça (“tu as tort d’essayer de me le faire croire”), critique et incitation : Ça t’avancerait à quoi ? (“c’est un mauvais projet, ne l’entreprends pas”, Tu attends le dégel ? (“il n’y a pas lieu d’attendre, dépêche-toi”)

— rétribution : Tu ne perds rien pour attendre (en fait, non pas réalisation de rétribution mais annonce de rétribution).

Les actes de participation sont moins productifs en énoncés liés de motif :

— incitation : d’autrui : Tu es chez toi  (”fais comme chez toi”), de soi-même (engagement) : Vos désirs sont des ordres  (“je vais agir selon votre désir”),

— critique : Il fallait le faire !, Si je ne m’abuse, Y a pas d’autre mot,

— rétribution : Y a pas de quoi (rétribue un remerciement ou une excuse, c’est-à-dire une rétribution).


En dehors de ces fonctions “pratiques” sont également attestées des fonctions “cognitives” (concernant la connaissance) où il s’agit, cette fois, de s’opposer à l’ignorance et de participer au savoir, en particulier en demandant ou en donnant des informations, des explications, par exemple, opposition cognitive motivée par un état de choses de valeur négative : Qu’est-ce qu’y a qui ne va pas ?, positive : Qu’est-ce que tu as pour que [p] ? (par exemple p = “tout le monde t’invite”), problématique : Qu’est-ce qui t’amène ?


3.5. Description linguistique des énoncés


D’un point de vue plus formel les expressions peuvent être caractérisées par la manière dont elles font référence à l’acte qu’elles motivent (sur le mode rétrospectif ou prospectif), et, en rapport direct ou non avec leur syntaxe, par des propriétés spécifiques, indices le cas échéant de leur caractère lié.


3.5.1. Modes de référence à l’acte motivé


Précisons la distinction apportée en 2.2.3 : un énoncé de motif sera dit implicite s’il ne comporte pas de désignation de l’acte qu’il motive, et explicite dans le cas contraire.

Pratiquement on peut considérer comme référence explicite l’emploi de l’hyperonyme faire (Je n’ai pas que ça à faire), les verbes descriptifs (Il faut tout t’apprendre), y compris métaphoriques (Il faut tout t’arracher), les verbes fonctionnels (Tu veux que je t’aide ?), les aspectuels (Il faut savoir s’arrêter), les axiologiques (Il ne faut pas abuser).

Tu attends le dégel ? est implicite, et n’a qu’un lien situationnel ou contextuel avec l‘acte que cet énoncé demande. La référence est elliptique dans un énoncé comme Y a de quoi [faire l’acte dont il s’agit dans le contexte], ou anaphorique : Ça  vaut pas le coup  (“ça” = faire l’acte dont il s’agit).


3.5.2. Formules et formulaires


On appellera formulaires les expressions qui présentent en un point de la chaîne un paradigme plus ou moins ouvert : si on peut appeler ça un [SN], Qu’est-ce que tu avais à [faire AvnL] ? (AvnL = acte d’Autrui de valeur négative aux yeux du Locuteur). Des énoncés comme Il faut que j’y aille, construit sur le même formulaire que Il faut que je te fasse un aveu, peuvent alors être considérés comme des formulaires remplis correspondant au formulaire pur Il faut que je [fasse LvpL]) (LvpL = acte du Locuteur de valeur positive aux yeux du Locuteur). Dans les autres cas on parlera de formules : Je n’ai pas que ça à faire, Tu ne m’aides pas beaucoup. Formules et formulaires peuvent être explicites ou implicites quant à leur référence à l’acte qu’ils motivent.


3.5.3.  Énoncés liés et homonymies


Les homonymies semblent particulièrement fréquentes dans les énoncés liés du discours ordinaire (cf. S&S : 52-57, 71-78). Elles sont dues à des figures de mots (Tu me feras pas avaler ça), des métaphores de situation (Affaire classée), de valeur (J’en ai assez), d’illocution (J’aimerais m’excuser représente au sens propre un motif d’excuse et, au sens figuré, réalise cette excuse), ou simplement à une usure sémantique (S&S : 98) (Y a pas d’autre mot, Tu es fou).

Les figures de modalité de phrases — d’illocution — abondent ; certaines donnent lieu à homonymies, pour d’autres le sens littéral n’est pas usité. En voici quelques-unes (13).


Assertions

— affirmatives

. évidemment fausses : Cause toujours tu m’intéresses.

. évidemment vraies : On est en république.

. potentielles : Tu recommences et t’as une gifle.

. impératives : Tu fais ce qu’on te dit.

— négatives

. évidemment fausses : C’est ça, casse tout je ne te dirai rien.

. évidemment vraies : Y a pas le feu.

. impératives : Tu vas pas faire ça ! 

Interrogations

— totales affirmatives, impliquant

. la réponse oui  avec une valeur négative du contenu : Ça t’amuse ?

. la réponse non  avec une valeur négative du contenu : Tu veux que je t’aide ? (au sens de menace)

— totales négatives, impliquant

. la réponse si : Tu peux pas faire attention ?

. la réponse non avec une valeur négative : Ça va pas la tête ?

— totales, impliquant un impératif : C’est bientôt fini ?, On ne dit plus bonjour ?

— alternatives, impliquant

. qu’il n’y a aucune des deux réponses possibles : Tu es sourd ou tu es muet ?

. qu’il n’y a qu’une réponse possible : C’est pour aujourd’hui ou pour demain ?

— partielles, impliquant

. qu’il n’y a aucune réponse possible : De quel droit ?

. une réponse précise : Qui est-ce qui commande, ici ?

. une réponse non-définie mais dont le contenu est de valeur négative : De quoi j’aurais l’air ?

. un impératif : Qu’est-ce qu’on dit ? (“Merci”, etc.)


Au total, une phrase livrée par le composant syntaxique peut donner lieu :

— à un seul énoncé libre, hors champ (J’ai faim),

— à un seul énoncé lié : à côté d’énoncés comme C’est ton affaire, sans figure, on trouve des énoncés ayant, par exemple, subi un changement de modalité de phrase, mais pour lesquels le sens propre ne semble plus avoir cours (usure sémantique) : Si tu crois que ça m’amuse ..., De quoi j’aurais l’air ?, Ça t’avancerait à quoi ?, C’est pour aujourd’hui ou pour demain ?, Tu peux pas faire attention?,

— à une homonymie énoncé libre / énoncé lié : Quel âge tu as ? (lié : “ne fais pas le bébé”), Qu’est-ce que tu attends ? (lié : “dépêche-toi”),

— à une homonymie entre plusieurs énoncés liés : Ça va (S&S : 55 : réponse à Comment allez-vous ?, “cela me convient”, “c’est suffisant”, “arrête”).




Dicomotus se présente ainsi comme un dictionnaire sémantique de réalisations indirectes d’actes illocutoires (14)  “liées”, “lexicalisées”, montrant, en compréhension et en extension, que les actes de langage indirects se réalisent par des représentations de conditions d’action (notamment de motifs) en rapport fonctionnel avec leur motif d'énonciation.



Références bibliographiques



AUSTIN, J. L. (1962) : How to Do Things with Words, Oxford, Clarendon, trad. fçse (1970) : Quand dire c’est faire, Paris, Seuil.

FÓNAGY, I. (1982a) : Situation et signification, Amsterdam, Benjamins.

— (1982b) : “Le traducteur en face des énoncés liés”. Contrastes, hors série A1, 59-74.

— (1995) : “Figement et mouvement. Changements lexicaux en cours dans le français contemporain”. Revue Romane 30: 163-204.

— (à par. 1997) : “Figement et changement sémantiques”. In: Martins-Baltar, Michel (éd.) La locution : entre langue et usages, Paris : ÉNS Éditions Fontenay / Saint-Cloud, diff. Ophrys.

Gülich, Elisabeth, Krafft, Ulrich (à par. 1997), “Le rôle du ‘préfabriqué’ dans les processus de production discursive”, in Martins-Baltar, Michel (éd.), La locution : entre langue et usages, Paris, Éns-Éditions Fontenay / Saint-Cloud, diff. Ophrys.

HERSCHBERG-PIERROT, A. (1980) : “Problématique du cliché”, Poétique  43 : 334-345.

HERSCHBERG-PIERROT, A. (1988) : Le Dictionnaire des idées reçues de Flaubert, Lille : PUL.

MARTINS-BALTAR, M. (1976) “Actes de parole”, in D. Coste et al., Un Niveau-seuil, Strasbourg, Conseil de la Coopération culturelle du Conseil de l'Europe, pp. 83-224.

— (1987) : Dire pourquoi le faire, thèse d’État sous la direction d’Iván Fónagy, non publiée, Paris III.

— (1994) : Analyse motivationnelle du discours, Paris, Hatier-Didier-CREDIF.

— (1995) "Énoncés de motif usuels : figures de phrase et procès en déraison", Cahiers du français contemporain 2 : 87-118, Paris, Didier Érudition.

SEARLE, John R. (1969) : Speech Acts, Cambridge, CUP, trad. fçse (1972) : Les actes de langage, Paris, Hermann.



Notes


(1) Fónagy (1982a). Voir aussi Fónagy (1982b, 1995, à par.)

(2) La notion d'énoncé lié n'implique pas, contrairement à celle de locution figée, que l'on ait plus d'un mot : cf. des énoncés holophrases tels que : Bon, Voilà (S&S : 76), et les équivalences, intra ou interlinguistiques, entre phrases et mots : Je ne sais pas / Peut-être, To make a long story short / Pour dire vite / Bref).

(3) Flaubert identifie souvent au seul niveau du contenu les illocutoires liés (nombreux “tonner contre”). Dans de tels cas c’est un contenu illocutoire qui est “lié”, n’importe son expression.

(4) Il y aurait des degrés d’ “actualisation” d’un thème : référence explicite ou implicite au thème dans la situation extra-linguistique présente, dans le dialogue, dans le monologue présents, dans l’expérience passée commune des interlocuteurs, ou, à la limite, simplement dans le for intérieur du locuteur… À proprement parler, cette actualisation est un événement, une situation.

(5) Tout énoncé est réputé “motivé” par le contenu de ce qui s’appelle chez Searle ([1969] 1972: 108) la “condition de sincérité” de son énonciation : on croit ce qu’on asserte, on désire une réponse à sa question, on désire que ce qu’on demande de faire soit réalisé ...

(6) Gülich et Krafft (op. cit.) donnent quatre procédés pour repérer les “structures préformées” (structures de mots, de constructions) : 1) « On reconnaît la structure simplement parce qu'on la connaît, parce qu'elle fait partie d'un code auquel on a accès (comme membre d'un groupe ou propriétaire d'un dictionnaire des locutions) », 2) « La structure peut en outre offrir des déviances par rapport à d'autres structures ; on remarquera alors ses particularités », 3) « On peut observer statistiquement la fréquence de certaines structures », 4) « La structure peut être définie ou présentée comme préformée par le locuteur. »

(7) Un sous-ensemble de dicomotus, le “Dictionnaire de la critique par énoncés de motif usuels” est en cours de réalisation. Il devrait donner lieu à la rédaction d’une série de dictionnaires bilingues. [Note de 2008 : projet abandonné].

(8) Très peu d'énoncés de motif liés dans le DIR. En dehors de ceux des articles GOÛT et FROMAGE déjà cités, noter ce contenu illocutoire :

Décoration de la Légion d’Honneur […] Quand on l’obtient, toujours dire qu’on ne l’a pas demandée.

(9) Nous reviendrons sur les modes de référence à l’acte motivé au § 3.5.1.

(10) Toutes les “expressions” retenues ne sont pas des “énoncés”, cf. § 3.3.

(11) Classé avec le motif d'énonciation nécessaire “état de choses non déterminé” faute de pouvoir réunir dans une classe simple des attestations comme “réplique à une question indiscrète”, “justifie mon engagement à faire quelque chose”, “rejette une mise en garde”.

(12) C’est-à-dire réalisées autrement que par un “énoncé performatif”, ayant pour sujet je et pour verbe une désignation de l’acte illocutoire réalisé par l’énonciation de l’énoncé : Je t’en supplie est une réalisation directe de la supplication, Pour l’amour de Dieu ! une réalisation indirecte. Searle ([1979] 1982 : 90) : « La motivation principale - sinon la seule - qui conduit à employer les formes indirectes est la politesse ».

(13) Voir Martins-Baltar (1995).

(14) Nous avions été amené à risquer une toute première ébauche d’un dictionnaire d’actes de paroles en 1976.