mj 14.03.20
objet et limites de la pragmatique linguistique motivationnelle (PLM)


La pragmatique linguistique motivationnelle prend son origine la croise de deux champs d'tude (voir une bibliographie succincte) :
- la philosophie de l'action, relativement abstraite par rapport l'observable discursif, qu'elle prenne en compte (minimalement) ou non, la motivation, telle qu'on la trouve notamment chez A.C. Danto, P. Ricur, G.E.M. Anscombe, L. Wittgenstein, G.H. von Wright et, pour les actes de parole ("speech acts"), chez J.L. Austin et J.R. Searle,
- la thorie linguistique des noncs lis d'I. Fnagy (1982a) qui se donne comme objet les noncs qui sont produits presque automatiquement par les locuteurs dans certaines situations auxquelles ces noncs sont en quelque sorte lis .

La pragmatique est la science de l'action. La pragmatique motivationnelle tudie l'action en partant du principe qu'action et motivation sont des notions complmentaires : il n'est d' acte que motiv, l'acte motiv s'analyse comme une raction en rapport avec son motif. La pragmatique linguistique motivationnelle est linguistique en ce sens qu'elle dfinit et se donne comme observable un champ pragmatique dont les lments fondamentaux sont les motifs et les actes motivs reprables les uns et les autres dans le discours, et notamment dans le discours oral ordinaire. Ainsi conu, le motif d'un acte n'est pas un a priori psychologique mais ce qui est donn (voire impliqu) comme motif dans un discours.

Plus prcisment la pragmatique linguistique motivationnelle se donne comme objets les motifs et les actes qui sont raliss ou mentionns dans le discours mais aussi certaines notions connexes : conditions et consquences des actes, actants humains dans des rles divers. Si le discours ne peut, par dfinition, raliser que des actes de parole, il peut mentionner tout type d'acte, y compris, donc, les actes mentaux et physiques.

La pragmatique motivationnelle n'a pas pour objet le discours en gnral : elle ne s'intresse qu'aux relations motif-acte accessibles l'analyse linguistique. Il y a par exemple un problme d'accessibilit du motif dans la phrase romanesque typique selon Valry, La Marquise sortit cinq heures. Il y a bien un acte (physique) qui est mentionn, mais pour en imaginer le motif il faut faire appel un "scnario" que le titre de l'hrone et l'heure de sa sortie rendent vraisemblable d'un point de vue sociologique : par exemple, elle sort pour aller prendre le th chez quelque aristocrate. Il en va tout autrement d'une paire d'noncs dont le second est motiv par le premier, comme par exemple exemple trop banal :
Merci ! De rien !.
Le seul Merci ! lui-mme, voque comme motif de son nonciation un acte du destinataire, de valeur positive et dont le locuteur est bnficiaire : ce motif d'nonciation fait partie de la dfinition de Merci, avec la nature de la raction ralise par ce mot-phrase, celle d'une rtribution positive du bienfaiteur. Quant De rien !, motiv par Merci ! (ou, ailleurs, motiv par un certain Pardon !) il ralise lui aussi une rtribution de son motif en signifiant littralement qu'il n'y avait pas de motif pour me remercier (ou pour s'excuser), c'est--dire que ce dont on me remercie (ou ce dont on s'excuse) n'en valait pas la peine.

Avec l'exemple de Merci on voit qu'il est possible de donner une dfinition de cette phrase comme on le ferait du mot arbre dans un dictionnaire : non pas avec d'autres phrases du dictionnaire, la manire dont arbre est dfini, circulairement, par d'autres mots du dictionnaire, mais en indiquant le motif d'nonciation et la fonction ractive de la phrase et, pour que ce dictionnaire soit explicatif, en indiquant par quels moyens cette fonction ractive est ralise.

Certains noncs, comme De rien ont donc un motif d'nonciation dfinissable en termes d'un nonc prcis. Autre exemple, Parce que quoi ? a pour motif d'nonciation une rponse une question en Pourquoi ? constitue d'un simple Parce que., et relance la question initiale.

Le motif d'nonciation peut tre dfini, pour d'autres noncs, non pas en termes d'un nonc prcis, mais en termes d'une catgorie d'noncs. Ainsi, Les deux, mon Capitaine ! a pour motif d'nonciation une question alternative, par ex. [ Tu prfres fromage] ou [dessert ?].

D'autres noncs ont ncessairement comme motif d'nonciation une situation extralinguistique, comme Y a quelqu'un ? ou Y a personne ? que je prononce pour, grosso modo, essayer de faire venir quelqu'un dans un lieu ferm o je viens d'entrer et o je ne vois personne, et l'implication entre l'nonc et son motif est rciproque. Dans de tels cas, un dictionnaire aurait une composante "smasiologique" (quel est l'emploi de Y a quelqu'un ? ?) et une composante "onomasiologique" (que dire pour essayer de faire venir quelqu'un, etc. ?). L'onomasiologie de Les deux, mon Capitaine !, en revanche, indiquerait que la production de cet nonc en rplique une question alternative n'est qu'une option, alors que l'implication par cet nonc d'un motif d'nonciation "question alternative" est rigoureuse.

Les motifs d'nonciations ncessaires d'un nonc vont tre, selon les cas, plus ou moins dfinis. La limite suprieure est le cas o le motif d'nonciation d'un nonc est un autre nonc dfini. La limite infrieure est celle d'un nonc dont le motif d'nonciation se lit grosso modo dans l'nonc lui-mme. Le motif d'nonciation ncessaire d'un nonc comme Il pleut., suppos transparent, est le fait prtendu qu'il pleut. De manire moins explicite, le motif d'nonciation d'une question comme Quelle heure est-il ? est que je ne sais pas quelle heure il est, celui de Viens ! est que je dsire que tu viennes. Dans de tel cas on dira que le motif d'nonciation ncessaire de l'nonc est son motif d'nonciation par dfaut. "Par dfaut" veut dire : dfaut d'une information plus prcise qui indiquerait ncessairement une situation d'emploi particulire. On peut dire Il pleut alors qu'on avait projet un pique-nique, on peut dire Quelle heure est-il ? parce qu'on a quelque chose faire une heure prcise dans les minutes qui viennent, on peut dire Viens ! parce qu'on craint d'y aller seul, etc. De tels noncs, parce que leur motif d'nonciation est indcidable a priori, sont hors de porte de la pragmatique linguistique motivationnelle. Il s'agit donc d'une limitation considrable du champ de la PLM par rapport l'infini dnombrable des noncs attests.

Certains noncs ont deux emplois, l'un, hors champ, qui correspond leur motif d'nonciation par dfaut, l'autre un motif d'nonciation particulier. O tu vas ?, par exemple, s'emploie soit comme question sur la destination de l'interlocuteur (le locuteur ne sait pas quelle elle est), soit comme critique d'un acte de parole ou autre de l'interlocuteur, qui signifie "tu te trompes", "tu fais une btise", littralement "tu fais fausse route". Pour de tels actes on parlera d' "homonymie" externe / interne (au champ pragmatique dfini). Dans les termes de Fnagy on oppose emploi "libre" (ici, vraie question) et emploi "li" (ici, critique) d'un mme nonc.

Des noncs peuvent avoir plus d'un emploi, c'est--dire avoir plus d'un motif d'nonciation particulier. Accroche-toi ! a un emploi "libre" (on fait, par exemple, de l'escalade), mais aussi deux emplois "lis" :
- soit pour conseiller au dest., dans une situation difficile, de persvrer, comme dans au Roi qui essaye de gravir les marches du trne en titubant : Ne lche pas, accroche-toi., qui prsente aussi bien le sens littral (emploi "libre") que l'emploi "situation difficile, conseil de persvrer,
- soit pour valuer ngativement une situation, comme dans maintenant un certificat d'tudes accroche-toi on n'a plus rien., o la fonction de conseil a compltement disparu, et avec elle le motif d'nonciation par dfaut de l'impratif.

L'observable de la pragmatique linguistique motivationnelle est donc constitu par les noncs, principalement du discours ordinaire oral, qui ralisent ou mentionne des actes ou des motifs, et dont le motif d'nonciation ncessaire est plus prcis que leur motif d'nonciation par dfaut. C'est dans cette restriction qu'elle dfinit ses limites. Une fois recueilli un corpus d'noncs ligibles, sa tche va consister, pour l'essentiel,
- rechercher, dans un premier temps, ce qui fait qu' quelque chose puisse tre reconnu un rle de motif pour un acte, c'est--dire dfinir quelles sont les sources motivationnelles,
- dfinir les motifs d'nonciation ncessaires des noncs retenus et rechercher dans les noncs les indices ventuels de leur motif d'nonciation,
- dfinir les ractions ralises par les noncs, en rapportant ces ractions aux motifs d'nonciation des noncs, et proposer une typologie gnrale de ces ractions,
- tudier les proprits, explicites ou implicites, formelles, smantiques, pragmatiques, des noncs, qui leur permettent de raliser, directement ou indirectement, explicitement ou implicitement, telle ou telle raction.

C'est dans ce cadre d'analyse que pourra tre conu un dictionnaire de phrases usuelles (DiPhUs) qui donne comme dfinition pragmatique de chaque phrase, son motif d'nonciation ncessaire, sa fonction ractive, et les moyens par lesquels cette fonction se ralise.

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