Enoncés
de motif usuels : figures de phrase et procès en déraison
UTF-8
Michel Martins-Baltar
ENS Fontenay - St-Cloud (Crédif)
Résumé
On sélectionne successivement, parmi les “énoncés liés”
(pragmatiquement récurrents, sinon figés) ceux qui représentent un
motif d’acte (ou une autre condition d’action), puis parmi ceux-ci ceux
qui présentent une figure de phrase (antiphrases, figures de modalité
de phrase, évidences), et enfin ceux dont on peut dire qu’ils ont pour
fonction de montrer à l’interlocuteur qu’il agit de manière
“déraisonnable”. Pour le dire autrement, l’objet est ici constitué par
les formulations d’actes de langage indirectes qui sont marquées au
niveau rhétorique, et dont la politesse n’est pas la “motivation”.
Introduction
Les locutions pragmatiques recouvrent ce
que Fónagy dans Situation
et Signification (1982) appelle les énoncés liés
: pour Fónagy ces énoncés constituent la part “secrète”, quoique
“strictement linguistique” de la compétence pragmatique. Les énoncés
liés se caractérisent essentiellement par leur récurrence en situation,
ce qui en fait des unités lexicalisées, et ce lexique, qui reste à
inventorier, est volumineux (1).
Situation
et Signification oppose les contraintes horizontales,
contextuelles, pesant sur le choix des expressions linguistiques dans
le message (figement, collocations), et les contraintes verticales,
dues aux “conventions qui lient tel ou tel énoncé à telle ou telle
situation typique qui déclenche globalement, presque automatiquement
l’énoncé correspondant” (S&S : 4). Par exemple, au téléphone,
pour s’enquérir de l’identité de la personne qui appelle, on va dire
assez régulièrement : C’est
de la part de qui ?
J’en suis, pour ma part, venu à la
problématique des énoncés liés à partir d’une approche du discours que
j’appelle l’analyse motivationnelle. Dans cette perspective j’essaie de
faire fonctionner la définition (partielle) suivante (je compléterai
tout à l’heure) : un énoncé lié intègre à sa signification linguistique
son motif d’énonciation nécessaire. Il faut préciser, évidemment, que
le motif d’énonciation doit être extérieur à ce que l’énoncé représente
: l’énonciation de Il
fait froid n’est pas liée au fait qu’il fait froid, ni
d’ailleurs à aucun autre motif d’énonciation particulier : c’est un
énoncé libre.
Les motifs d’énonciation nécessaires
peuvent être
- très précis : (mutisme) Tu
as perdu ta langue ?,
- moins précis : (comportement régressif d’autrui) Quel âge tu as ?,
- peu précis : (situation de valeur négative en cours ou répétitive) J’en ai assez !
En caractérisant l’énoncé lié par le
fait qu’il intègre à sa signification linguistique son motif
d’énonciation nécessaire, on construit une relation entre un motif - le
motif d’énonciation - et un acte de langage, qui est l’acte consistant
à produire un énoncé lié. L’hypothèse avec laquelle je travaille pour
l’analyse motivationnelle est que l’intelligibilité, la rationalité des
relations motif / acte repose sur la fonction de l’acte motivé par
rapport à son motif. Il faut donc compléter la définition de l’énoncé
lié : sa signification intègre non seulement son motif d’énonciation
nécessaire mais aussi la fonction de l’énoncé lié sur ce motif
d’énonciation.
Le motif correspond grosso modo, dans le
domaine de l’action volontaire, à ce qu’est la cause dans le domaine de
l’action naturelle, mais il faut compléter cela par les conséquences
intentionnelles ou réelles de l’acte motivé. Proches des motifs, les
conditions de faisabilité (ex. Tu
as perdu ta langue ?) et les causes de l’action humaine (Quelle mouche te pique ?) font
avec ceux-ci partie intégrante de l’ensemble des “conditions d’action”
(cf. mon Analyse
motivationnelle du discours, 1994).
Je commente maintenant trois exemples d’énoncés liés représentant un motif :
1er exemple. Soit l’énoncé lié Ça
pousse pas. Dans ma compétence cet énoncé lié a pour motif
d’énonciation nécessaire qu’autrui laisse tomber de l’argent par terre,
des pièces de monnaie. L’énoncé Ça
pousse pas représente la non-effectivité de ce
qui serait un motif pour laisser tomber de l’argent par terre dans
l’intention que ça germe, pousse et fructifie. L’énoncé représente donc
l’absence d’un motif co-orienté à l’acte. Tout se passe comme si je
prêtais à autrui un motif, une intention qui n'a aucune chance de se
réaliser. Mon énonciation a donc une fonction critique de son acte,
acte que je feins de croire volontaire. On voit que je m’en tiens à une
analyse sémantique littérale en laissant de côté les conventions
d’humour caractéristiques de cet énoncé. Ce type de motif peut être dit
rétrospectif dans le sens où il concerne la motivation de l’acte
motivant l’énonciation de l’énoncé lié. Noter que le motif représenté
se réfère à une conséquence du motif de l’énonciation (précisément à
l’absence d’une certaine conséquence).
2e exemple. Soit l’énoncé Il
faut te faire un dessin ?, dont l’énonciation est motivée,
me semble-t-il, par le fait qu’autrui ne comprend pas un implicite qui
me paraît assez évident. Cet énoncé met en place de manière explicite
un motif pour te faire un dessin, le motif étant ici la valeur
normative du falloir. Ce motif n’est pas interprétable comme motif de
l’incompréhension d’autrui (autrui, par exemple, demande des
explications). Nous sommes ici dans le cas où l’énoncé lié représente
un motif pour la réalisation de l’acte motivé par le motif
d’énonciation de l’énoncé lié. Je dirai que le motif représenté est
prospectif. Te faire un dessin serait un acte qui aurait pour fonction
de transformer ton incompréhension en compréhension, fonction que
j’appelle “opposition par intervention”.
3e exemple, montrant un cas mixte.
Je suis pas sourd a comme motif d’énonciation nécessaire
qu’autrui me parle trop fort à mon gré. De même que Ça pousse pas, cet
énoncé représente une absence de motif co-orienté, ici une absence de
motif pour parler fort, et en cela cet énoncé a une fonction critique
de dévalorisation de l’acte d’autrui ; mais cet énoncé a en même temps
une fonction d’incitation d’autrui à parler un peu moins fort,
c’est-à-dire qu’il donne à autrui un motif pour transformer son parler
fort en parler moins fort, donc une fonction d’opposition par
intervention là aussi (2).
En ce qui concerne la fonction de l’acte
motivé, il y a deux grands types d’orientations : un acte va dans le
sens de son motif, il est “pour”, c’est un acte de Participation, ou
bien il va à contresens de son motif, il est “contre”, c’est un acte
d’Opposition. Autrement dit tout motif doit son caractère motivant au
fait d’être perçu comme ayant soit une valeur positive (au sens
axiologique du mot valeur, comme l’agréable, le bien, l’utile), soit
une valeur négative.
Pour cet exposé je vais délimiter un
sous-ensemble d’énoncés liés, puis un autre à l’intérieur du premier,
au moyen, donc, de deux critères :
- 1er critère : (niveau de la sémantique de l’action) je sélectionne
parmi les énoncés liés, ceux qui à la fois représentent une condition
d’action (et notamment un motif) rétrospective ou mixte, et ont comme
motif d’énonciation nécessaire un acte de valeur négative de
l’interlocuteur (que ce motif d’énonciation puisse ou non recevoir une
définition plus précise),
- 2e critère : (niveau du rapport Sa / Sé dans l’énoncé) les énoncés
présentant une figure de phrase, majoritairement une figure de modalité
de phrase, comme les “questions rhétoriques” ... À quoi bon ?
(synonyme de Ce n’est
pas la peine, Ça ne sert à rien), mais aussi des
antiphrases (La
confiance règne) et des évidences (Tu as une langue !).
Toutefois l’étude des figures de phrase dans les énoncés liés présente
un intérêt intrinsèque et, sans vouloir épuiser ici toutes les figures
attestables, j’élargirai un peu, pour cette section, le champ des
énoncés liés étudiés à l’ensemble de ceux qui sont motivés par un acte
de valeur négative de l’interlocuteur, qu’ils représentent une
condition d’action (rétrospective, mixte ou prospective), ou la
réalisent.
Il ne peut s’agir ici de fournir un
inventaire des énoncés liés dans le champ défini, mais d’esquisser une
typologie et de montrer comment les figures de phrase et la sémantique
motivationnelle peuvent s’allier pour fournir une technique remarquable
de ce qu’on pourrait appeler le procès en déraison, où le locuteur
signifie à autrui qu’il agit en dépit du bon sens.
Je fais l’hypothèse que les énoncés liés
pris ici en exemple sont dans la compétence ordinaire des francophones
- le lecteur en jugera pour lui-même -. Faute de place leur définition
précise n’est pas indiquée.
1. Figures de phrases
Les propriétés linguistiques ne sont pas
nécessaires mais elles existent pour de nombreux énoncés liés, ce qui
les rend remarquables. Je résume en deux mots Situation et Signification,
chapitre 4 :
• variabilité réduite (on peut dire
Allez, viens ! mais non pas *Vas, viens !, on
peut dire Permettez !
mais non *Permets !),
• ellipses (du complément d’objet : J’aime, de la
principale :Vu sous cet
angle ..., Si
tu le prends comme ça ...), de la subordonnée : Je ne sais pas ce que je ferais !
[si je ne me retenais pas],
• indices phonétiques (les e muets distribués
différemment selon le sens libre ou lié de Il faut que je me sauve
: libre : Il faut qu’je
m’ sauve, lié : (Il)
faut qu’j’me sauve),
• indices prosodiques (les intonations différentes de Tu peux le dire,
libre ou lié),
• non-compositionnalité stylistique
(Ce n’est pas de refus).
Les “figures de phrase” retenues ici, du
moins les figures de modalité de phrase et les antiphrases,
introduisent une homonymie (op.
cit. pp. 52-57, 71-78) entre signification linguistique et
sens en discours de l’énoncé.
NB : Les énoncés qui sont dans le champ
délimité pour l’étude du “procès en déraison” (“1er critère” ci-dessus)
sont signalés dans cette section par un “(d)”.
1.1. Antiphrases
Dans le sens impliqué, la polarité
positive ou négative du contenu propositionnel est à l’inverse de celle
du sens littéral, sans modification de la modalité grammaticale,
assertive ou impérative.
1.1.1. Assertions
• assertion positive
> assertion négative
[lire : “assertion positive à valeur d’assertion négative"]
énoncés évaluatifs :
(d) C’est malin, Ça va,
C’est bon, Ça suffit, Ça fait sérieux, C’est du propre, C’est du joli, ...
Noter quelques emplois antiphrastiques de pouvoir :
[à quelqu’un qui exprime un jugement] (d) Tu peux parler !,
[à quelqu’un qui se moque] (d) Tu
peux te moquer ! … (*si tu veux) “y a pas de
quoi”.
Tu peux être fier.
(prospectif) (3)
et encore :
(d) La confiance règne.
(d) Ça fait plaisir.
• assertion négative
> assertion positive
Les énoncés sont moins nombreux, et ne comportent pratiquement pas
d’énoncés évaluatifs. (4)
(d) (Surtout
+ 0) faut pas t’en
faire / faut pas te gêner. (énoncés normatifs)
1.1.2. Impératifs
On est ici typiquement dans la permissio,
variété d’ironie consistant dans l’“exhortation à persévérer dans
l’erreur” (Morier 1975 : 563).
• impératif assertif
> impératif négatif
(C’est ça +
0) (*Mais enfin)
Plains-toi (tiens + 0)
(*sinon …) !
Rends-toi ridicule !
(C’est ça +
0) Continue (je te
dirai rien).
• impératif négatif
> impératif assertif
Surtout, ne dis pas
merci !
Ne te presse pas j’ai
tout mon temps.
1.2. Figures de modalité
de phrase
Les modalités de phrases sont les
illocutions grammaticalisées : assertion, question, impératif,
hypothèse. Il s’agit ici de figures qui laissent intact le contenu
propositionnel et transforment le préfixe illocutoire en l’un des trois
autres (5). De quelle(s) figure(s) s’agit-il ? Voyons d’abord
les exemples.
En termes d’inventaire il semble que ce
soit la question dite “rhétorique” ou “oratoire” qui domine, mais ce
n’est pas la seule figure repérable. Rappelons que seuls les cas de …
figure attestés par un énoncé lié à un acte de valeur négative d’autrui
sont enregistrés ici.
1.2.1. Assertions
• assertion >
hypothèse
(*Allez) Tu recommences
(et t’as une gifle) (compris ? + Tu es prévenu ! + 0) (*sinon …)
• assertion
> impératif
— assertion positive > impératif positif
ssi acte futur et de valeur positive
(Écoute + Allez +
0) tu fais ce qu’on te
dit (un point c’est tout + sinon … + 0) (*on dirait / *ma parole)
Tu prends tes
responsabilités.
Tu m’arrêtes (si je me
trompe).
— assertion négative > impératif négatif
ssi acte futur et de valeur négative
(Non mais dis !) tu vas
(quand même) pas faire un caprice !
Tu viendras pas te
plaindre (*je parie).
Tu feras pas ça (sinon …).
(6, 7)
1.2.2. Hypothèses
hypothèse >
assertion (si réel)
Si c’est (comme
+ 0) ça … = Puisque
c’est (comme + 0) ça
…
Avec une modalité doxique du type croire
imputée à autrui, le sens est “tu as tort”, c’est-à-dire que la
proposition objet de croire est fausse :
(d) Si tu crois que ça
m’amuse … “ça ne m’amuse pas". (8)
1.2.3. Questions totales
L’éventail des questions (totales ou partielles) figurées ne se limite
pas aux “questions oratoires” dans leur définition classique (“avec la
négation elle affirme, et […] sans négation elle nie” écrit Fontanier
([1827-1830] 1968 : 369)).
1.2.3.1. question totale
> assertion
• question totale
affirmative > assertion affirmative (9)
L’assertion est plus ou moins évidente :
(d) Tu comprends le
français (ou pas ? + quand même ! + ?) [à un francophone
natif]
(d) Ça t’amuse ? / Tu
trouves ça drôle ? [à quelqu’un dont l’amusement est
manifeste]
L’assertion est plus faible, mais l’hypothèse positive est forte dans
des énoncés concernant la subjectivité d’autrui, comme
(d) Tu m’espionnes
(c’est ça + 0) ?
(d) C’est ma tête qui
ne te revient pas ?
(d) Tu veux me faire
crever ?
• question totale
affirmative > assertion négative
(d) Tu as perdu ta
langue ?
(d) Y a le feu ?
[n’est lié que lorsqu’il n’y a pas le feu].
(d) Ça te regarde ?
(le locuteur, lui, estime que non)
(d) Tu veux que je
t’aide ? (menace)
• question totale
négative > assertion affirmative
(d) Tu te prendrais pas
pour le centre du monde (non + par hasard + 0) ?
(d) T’es pas un peu
cinglé (non + 0)
? (le locuteur, en tout cas, pense que si).(10, 11)
• question totale
négative > assertion négative
(d) Tu ne sais pas ?
(d) T’es pas bien ?
1.2.3.2. question totale
> impératif
- question totale
affirmative > impératif affirmatif
(Mais enfin + Non mais
dis + Non mais alors + Alors quoi + 0) c’est bientôt fini (oui + non +
oui ou non + 0) ?
> “que ce soit bientôt fini, finis bientôt”
Veux-tu te taire ! >
“veuilles te taire, tais-toi”
- question totale
affirmative > impératif négatif
Ça va durer longtemps ?
> “que ça ne dure pas longtemps”
- question totale
négative > impératif affirmatif
(d) On ne dit plus
bonjour ? > Dis bonjour !
(d) Tu n’as pas honte ?
> “Aies honte !” (12, 13)
1.2.4. Questions
partielles
1.2.4.1. question
partielle > assertion
Si l’on appelle thème la base de la
question partielle, et rhème le constituant objet de la question, on
observe quatre types de modalités figurées :
• question partielle
> assertion du thème
(d) Qu’est-ce que c’est
que ce cirque ? > “ceci est un cirque”
• question partielle
> assertion d’un contenu propositionnel de valeur
négative
- le contenu propositionnel de l’assertion est relativement indéterminé
(d) (Non mais dis
+ 0) où tu te crois ?
(d) Comment oses-tu ?
- le contenu propositionnel est déterminé
- soit en langue,
(d) De qui se
moque-t-on ? (“de moi”)
- soit en contexte / situation
(d) Qu’est-ce que c’est
que ça ? [par exemple, tes vêtements qui traînent par
terre] (14)
• question partielle
> assertion d’un contenu propositionnel de valeur positive
le contenu propositionnel est déterminé en langue
(d) Qui est-ce qui
commande ici ? (“moi”)
• question partielle
> négation du rhème
la question porte sur un constituant facultatif, sans lequel le noyau
phrastique peut subsister :
(d) De quel droit (tu
fais ça) ? “tu le fais sans en avoir le droit”
(d) Pourquoi as-tu fait
ça ? “tu l’as fait alors qu’il n’y avait aucune bonne
raison de le faire”
• question partielle
> négation du rhème et, partant, du thème
la question porte sur un constituant obligatoire, sans lequel le noyau
phrastique ne peut subsister :
(d) Qui t’a permis ? “personne,
donc tu n’avais pas la permission” (15)
(d) Qu’en sais-tu ?
1.2.4.2. question
partielle > impératif
(Ben alors +
0) c’est pour quand ? “que
ce soit pour tout de suite”
Merci qui ?
“dis merci (papa)” (jeu sur mention / usage)
1.2.5. Illocutions
lexicalisées
Je t’en prie. Tu permets
? ordre
C’est un conseil.
menace
Je te remercie.
Félicitations. Bravo. reproche
peuvent s’interpréter comme des illocutions antiphrastiques, mais,
cette fois, laissant intact le contenu propositionnel, et représentant
et/ou réalisant l’illocution par une illocution contraire en termes
d’attitude à l’égard de l’interlocuteur : une attitude défavorable est
exprimée par une attitude favorable.
1.2.6. Quelles figures de
modalité de phrase ?
Il faut écarter l’idée de métaphore pour
expliquer le passage de la modalité impliquée à la modalité littérale.
Il y a bien quelque chose de commun entre les deux phrases, le contenu
propositionnel, mais il ne fonctionne pas de manière analogue au sème
commun au sens propre et au sens métaphorique d’un mot : “toi faire ce
qu’on te dit” (si l’on convient ici d’une telle écriture pour le
contenu propositionnel commun à Tu
fais ce qu’on te dit et à Fais ce qu’on te dit)
n’est en aucune façon de nature à expliquer pourquoi l’assertion peut
avoir valeur d’impératif. Si l’on n’étudie, comme nous le faisons ici,
que le texte des énoncés, le types de figures de modalité sont à
rechercher dans les rapports entre les différentes modalités
elles-mêmes. Si l’on caractérise celles-ci par leur “degré d’assertion”
on peut admettre les hiérarchies suivantes ("<" = "a un degré
d’assertion plus petit que celui de") :
• hypothèse < assertion : Si
c’est comme ça …< Puisque c’est comme ça …
• impératif
< assertion : Fais
ce qu’on te dit < Tu fais ce qu’on te dit. (16)
• question < assertion : Tu
comprends le français ? < Tu comprends le français.
• question < impératif : On
ne dit plus bonjour ? < Dis bonjour.
Il semble alors possible de considérer
que soit on modalise avec un degré d’assertion moindre pour signifier
un degré d’assertion supérieur (litote) - hypothèse à valeur
d’assertion, question à valeur d’assertion ou d’impératif -, soit on
modalise avec un degré d’assertion supérieur pour signifier un degré
d’assertion moindre (hyperbole) - assertion à valeur d’hypothèse,
assertion à valeur d’impératif -. Toutefois, cette répartition entre
litote et hyperbole de modalité de phrase ne préjuge pas du rapport de
force que le locuteur cherche à instaurer en les utilisant.
1.3. Évidences
On peut définir l’évidence en
extrapolant à partir de la figure de la redondance, où une même
information est véhiculée par plus d’un mot. Il s’agit ici d’une
redondance externe dans le sens où l’information véhiculée par l’énoncé
est redondante par rapport à l’état d’information, au savoir du
locuteur. L’évidence contrevient à la première maxime de quantité de
Grice (1975) : “Que votre contribution contienne autant d’information
qu’il est requis.” Elle s’oppose donc à la non-énonciation de
l’information.
Certaines assertions sont sans valeur
informative parce qu’elles présentent des évidences qui peuvent être
des vérités quasi définitionnelles, ou bien des vérités
situationnelles. Étant sans valeur informative, elles se présentent
clairement comme des arguments, c’est-à-dire qu’elles ne sont là que
pour représenter indirectement, par métonymie, une autre information,
la conclusion dont elles sont la prémisse. Il en va de même de
certaines assertions impliquées par une question.
On est plutôt du côté des évidences
définitionnelles (aux pronoms près) avec des énoncés comme
(d) Tu as une langue. (“donc
tu peux parler”)
(d) Je n’ai que deux
mains. (“donc je ne peux pas tout faire à la fois”)
(d) Ça pousse pas.
[l’argent qu’on laisse tomber par terre] (“donc inutile de le “semer”)
et des évidences situationnelles avec
(d) On est en
République (figure-toi).
(d) Je suis pas le
facteur, la bonne.
(d) (Non mais dis
+ 0) t’es pas tout seul.
[puisque je te parle] “donc tiens compte des autres”
On en arrive ensuite à des assertions
que le locuteur veut faire passer comme des évidences, mais plus ou
moins sujettes à caution :
(d) Je ne suis pas le
loup (tu sais + 0).
(d) Je vais pas te
manger / te violer.
(d) Je n’ai pas la gale,
etc.
L’évidence ne concerne pas que les
énoncés formellement assertifs, on peut la trouver dans des assertions
dérivées par figure de modalité de phrase :
(d) Tu peux pas te
taire ?
(d) Y a le feu ?
1.4. Homonymies,
synonymies
1.4.1. Homonymies
Les énoncés présentant une figure de
phrase peuvent avoir
• un homonyme non figuré et lié ((d) Qu’est-ce qui t’arrive ?
: “tu déraisonnes”, “quelle est la cause / le motif de ton comportement
inhabituel ?”),
• un homonyme non figuré et libre ((d) Je ne suis pas sourd,
(d) Quel âge tu as ?).
Ils peuvent aussi avoir
• un homonyme lui-même figuré, comme (d) Qu’est-ce que tu racontes ? (1)
“Quoi de neuf ?”,
(2) “Tu dis n’importe
quoi”.
Pour d’autres, le sens propre ne semble
plus avoir cours (c’est le phénomène de l’érosion sémantique) : ils
sont figurés sans homonymes :
(d) Si tu crois que ça
m’amuse ..., (d) Ça
t’avance à quoi ?, C’est pour aujourd’hui ou pour demain ?, (d)
Tu peux pas faire
attention ?
Le sens libre non-figuré et le sens lié
figuré d’une même phrase abstraite peuvent être l’un non-figé et
l’autre figé comme
Est-ce que tu penses ? /
Penses-tu !
Que sais-tu ? / Qu’en
sais-tu ?, etc.
J’ai à peine évoqué dans les exemples le
fonctionnement complexe des marqueurs lexicaux de modalité (directs ou
indirects) qui peuvent être éventuellement présents dans l’énoncé, tels
allez, alors, alors
quoi, ben alors, c’est ça, dis donc, écoute, figure-toi, je parie, mais
enfin, ma parole, non, non mais, non mais alors, non mais dis, on
dirait, oui, oui ou non, ou pas, ou quoi, par hasard, peut-être, s’il
te plaît, si tu veux, surtout, tu sais, un point c’est tout,
etc.
Le choix lexical dans un paradigme et la
sémantique peuvent également lever l’ambiguïté d’une structure :
- choix lexical : si Qu’est-ce
que tu fais ? est ambigu, (d) Qu’est-ce que tu fabriques ?
ne ne l’est pas, sauf par exemple chez le menuisier ;
- sémantisme : Fais
comme chez toi peut être ambigu, Rends-toi ridicule
(porteur d’une marque de valeur négative) a beaucoup moins de chances
de l’être.
Les cas d’homonymies sur le papier ne
sont pas tous réels à l’oral : comme l’a montré Fónagy (op. cit. p. 40,
103), il peut exister des marques de désambiguïsation phonétiques et
prosodiques.
La levée d’homonymie peut également se
faire par le contexte ou la situation :
— Qu'est-ce qui t'arrive ?
• Le dentiste accueillant un client - Qu'est-ce qui vous arrive ?
• Pierre, à Pauline, à propos de Henri - Tu crois quand même pas que je
vais te laisser avec lui toute seule ! Henri - Ben qu'est-ce qui t'arrive ?
Je suis pas le loup, je
vais pas la manger ! (E. Rohmer, Pauline à la plage,
1982)
— Je t’en prie !
• Dr. Germain - Et
malheureusement celle-ci [=lettre anonyme] ne met pas seulement Germain en
cause ... Et d'ailleurs, je vais vous la lire. Bonnevi - Mais je vous en prie, monsieur
le Médecin-chef, j'en serai très honoré. (H.-G. Clouzot, Le Corbeau, 1943)
• Dr. Bertrand - Le 13
[=le malade du 13, qui s'est suicidé] était fou ... N'est-ce pas,
Vorzet ? Dr. Vorzet -
Bien entendu il était fou ; comme tout le monde ! Comme moi ... Comme
vous ... Dr. Bertrand - Je vous en prie ! Pas de
plaisanteries ! (ibid.)
1.4.2. Synonymies
transmodales
Je n’aborde pas explicitement la
synonymie pragmatique au sens où De
quoi je me mêle ? est synonyme de Ça ne te regarde pas.
Les paraphrases transmodales (avec
éventuellement de légères variations lexicales) sont soumises à des
contraintes sémantiques (préservation du sens) mais elles sont
conventionnelles. La distinction assertion / question peut devenir
indécidable lorsqu’elles ont l’une et l’autre finalement le même sens :
Tu te fous de moi ? / !
; Penses-tu ! ne peut pas s’écrire avec un point
d’interrogation. Il y a aussi des paraphrases transmodales formelles
qui ne conduisent qu’à de fausses synonymies. Et d’autres qui ne sont
pas permises par l’usage (¿). Quelques exemples :
Ce n’est pas de tes
affaires. = Occupe-toi de tes affaires.
A ton âge ! = Quel âge
tu as ? = Ce n’est (pas + plus) de ton âge.
Ça t’amuse ? ≠ Si ça
t’amuse …
Ça t’avance(rait) à quoi
? ≠ Tu es bien avancé (maintenant). = Te voilà bien avancé. ¿Ça
t’avance ?
Qu’est-ce que ça change
? ≠ Ça change tout.
Tu te crois au cinéma ?
= Ne fais pas / Arrête ton cinéma. = Tu te trompes de film.
Qu’est-ce que c’est que
cette comédie ? = Inutile de jouer la comédie. = Pas de comédie. =
Assez de comédie.
Tu comprends le français
? ≠ ¿Tu comprends le français.
Tu crois que je ne te
connais pas ? = Si tu crois que je ne te connais pas … = Je te connais
! ≠ Est-ce (que je te connais + qu’on se connaît) ?
Tu seras pas déçu. = Tu
seras déçu.
C’est pas la peine de te
faire un dessin. ≠ Il faut te faire un dessin ?
Il fallait le dire
avant. = Pourquoi tu l’as pas dit avant ? = Tu ne pouvais pas le dire
avant ? ≠ Tu ne l’as pas dit avant.
Si je te le dis ! = Je
te le dis ! ≠ Qu’est-ce que je disais ? ≠ Est-ce que je te l’ai dit ?
Tu trouves ça drôle ? =
C’est pas drôle. =/≠ C’est drôle.
Qu’est-ce que j’ai fait
? = J’ai rien fait. ≠ J’ai fait quelque chose qu’i fallait pas ?
Y a le feu ? = Y a pas
le feu.
Te gêne pas ! = T’es pas
gêné !
Tu n’as pas honte ? = Tu
devrais avoir honte. = Si c’est pas honteux… ¿Tu as honte. ¿Aie honte.
Qu’est-ce que c’est que
ces manières ? = C’est des manières, ça ? = En voilà des manières ! ≠
(T’en fais des manières ! = Fais pas de manières.)
De quoi tu te mêles ? =
De quoi je me mêle ? = Tu vas pas commencer à te mêler ! = Je me
demande de quoi tu te mêles. = Ne te mêles pas de ce qui ne te regarde
pas.
Ça mène à quoi ? = Ça
mène à rien. ≈ On sait où ça mène. ≠ Ça mène quelque part.
Plains-toi ! ≈ Qui s’en
plaindrait ! ≠ On peut pas se plaindre.
Ça te regarde ? = Ça te
regarde pas. = Mêle-toi de ce qui te regarde.
Ne sois pas ridicule. =
Rends-toi ridicule. = Tu es ridicule.
Il faut rire ? = Y a pas
de quoi rire.
Veux-tu te taire ? = Tu
peux pas te taire ? = Tu ferais mieux de te taire.
Tu t’es vu ? = Tu t’es
pas vu. ≠ Tu verras. ≠ Je voudrais t’y voir.
etc.
À certaines questions partielles
impliquant l’assertion d’un contenu propositionnel de valeur négative
on peut associer des assertions ou des questions totales assertives
isotopiques, que l’on peut attester en séquence :
Merci qui ?
Merci mon chien ?
Pour qui tu te prends ?
Tu n’est pas le centre / le nombril du monde.
Pour qui tu me prends ?
Pour un imbécile ?
Qu’est-ce qui t’arrive ?
T’es tombé sur la tête ?
Qu’est-ce qui te prend ?
T’es malade ?
Qu’est-ce que t’attends
? Le dégel ?
Où t’as été élevé ? Dans
une porcherie ?
Où tu te crois
? On n’est pas chez les sauvages. Tu n’es pas chez toi, ici, etc.
2. Le procès en déraison
Nous analysons ici la sémantique
motivationnelle des énoncés qui représentent une condition d’action
rétrospective ou mixte d’un acte de valeur négative de l’interlocuteur.
La nature-même du type de condition d’action représentée sélectionne
les types de “déraison”.
On note d’abord qu’avant toute technique
formelle et sémantique particulière il y a celle qui consiste à
extraire une condition d’action dans le champ des conditions d’actions
imaginables pour tel acte, et à la hisser au statut de condition
d’action principale sinon unique et déterminante de l’acte d’autrui, en
l’enfermant dans une unique interprétation dévalorisante de son acte.
Au niveau des motifs il y a déraison à
(ne pas) agir
[les énoncés présents dans le § 1 (figures) sont repérés par “(f)”]
- sans motif co-orienté à son acte (§ 2.1.1) : (f) Ça ne pousse pas :
“pas de motif pour “semer” l’argent”, Tu as un oiseau sous ton chapeau
? : “pas de motif pour ne pas me saluer”,
- sans motif anti-orienté à son acte (§ 2.1.2) : (f) Tu n’as pas honte ?
: “pas de motif (la honte) pour ne pas faire ce que tu fais”, Ça te fait pas plaisir ? :
“pas de motif pour manifester ton plaisir (par ex. en disant merci)”,
- avec un motif co-orienté de valeur négative (§ 2.1.3) : (f) Où tu te crois ? :
“tu te crois par ex. chez toi et c’est le motif de ta mauvaise
conduite”, Tu attends
le dégel ? : “c’est le motif pour lequel tu n’agis pas”,
- avec un motif anti-orienté à son acte (§ 2.1.4) : (f) Quel âge tu as ? :
“tu fais ce qu’on ne doit pas faire à ton âge”.
Au niveau des conditions de faisabilité
il y a déraison à (ne pas) agir :
- sans condition de faisabilité co-orientée à son acte (§ 2.2.1) : cela
n’est possible que pour les actes de langage, où l’on peut toujours
“dire ce qu’on ne sait pas” : Qu’en
sais-tu ? : “tu parles sans savoir ce que tu dis”,
- sans condition de faisabilité anti-orientée à son acte (§ 2.2.2) :
(f) Tu ne sais pas
? “tu ne réponds pas parce que tu n’as pas les
moyens de répondre”,
- avec une condition de faisabilité co-orientée de valeur négative (§
2.2.3) : (f) Comment
oses-tu ? : “tu fais cela grâce à une audace qui est
coupable”,
- avec une condition de faisabilité anti-orientée (§ 2.2.4) : (f) Tu as une langue !
“tu peux donc parler, et malgré cela tu ne parles pas”.
Au niveau des causes (§ 2.3), il est
impossible, par définition, d’agir sans cause co-orientée, ni avec une
cause anti-orientée, mais il y a déraison à agir avec une cause
co-orientée de valeur négative (voire positive), du seul fait que, par
définition, l’action humaine raisonnable doit s’expliquer par un motif
plutôt que par une cause : (f) T’es
pas bien ? : “c’est pour cela que tu fais un acte de
valeur négative”.
Pour la technique du procès en déraison
utilisant un énoncé lié à figure de phrase et représentant une
condition d’action on propose donc un modèle à trois étapes successives
:
- choix du type de condition d’action,
- choix d’une condition d’action dans ce type,
- choix de l’énoncé lié représentant cette condition d’action.
Ci-dessous les énoncés sont classés dans
les catégories sémantiques de condition d’action d’après leur sens
figuré et ils sont regroupés, dans chacune des catégories, d’après leur
type de figure.
2.1. Motifs
2.1.1. Absence de motif
co-orienté
Le locuteur peut signifier que tel motif
co-orienté n’est pas effectif alors que ce motif serait nécessaire pour
que l’acte d’autrui soit justifié.
• motifs généraux
- valeur de l’acte
C'est défendu ? Où est
le mal ? Est-ce bien utile ?
Qu'est-ce que tu veux
que ça me fasse ?
(f) De quel droit ?
(f) Qui t'a permis de
faire ça ?
A quoi ça rime ? Ça
ressemble à quoi ?
- absence de résultat de
valeur positive
(f) Ça t'avance à quoi
? Qu'est-ce que ça te donne ?
Avec les questions en pourquoi ? tout
motif invoqué par l’interlocuteur serait un motif co-orienté de valeur
négative : il n’y a pas de motif co-orienté valable :
(f) Pourquoi as-tu fait
ça ?
Pourquoi tu ne m'as pas
écouté ?
Pourquoi tu ne m'en as
pas parlé ?
Pourquoi tu ne l'as pas
dit (avant + plus tôt) ?
Pourquoi veux-tu que [p]
? (17)
• motifs particuliers
Ce n'est pas carnaval.
On n'est pas mardi-gras
aujourd’hui !
On n'est pas au cirque.
(f) T'es pas tout seul.
(Cause toujours,) tu
m'intéresses.
(Arrête) tu vas me faire
pleurer !
(f) Ça te regarde ? Ça
t'intéresse ?
(f) Il y a le feu ?
Tu as un train à prendre
?
Il y a un mort dans la
maison ?
Tu as un oiseau sous ton
chapeau ?
Tu crois que
je vais marcher ?
Tu ne m'as jamais vu ?
Tu n'as jamais (rien vu
+ vu de [SN])
?
Qu'est-ce que j'ai fait ?
Le motif évoqué peut être dévalorisant pour le locuteur
Je ne suis pas le bureau
des réclamations.
(f) Je ne suis pas le
facteur. Je suis pas la bonne.
Je ne suis pas sourd.
Mes pieds c'est pas des
(boulevards + paillassons).
On n'a pas élevé les
cochons ensemble. On n'est pas mariés.
On n'est pas chez les
sauvages. On n'est pas dans une porcherie.
Je ne mords pas.
(f) Je ne suis pas le
loup.
Je ne suis pas pestiféré.
(f) J'ai pas la gale.
(f) Je vais pas te
manger. (f) Je
ne vais pas te violer.
Je ne vais pas le manger.
ou pour l’interlocuteur :
On ne t'a pas (sifflé +
sonné).
(f) Ça ne pousse pas.
(met en cause sa compétence praxéologique).
• prototypes et monotypes
Considérons Y a pas le feu ou Y a le feu ?. S’il
y avait le feu, il serait indispensable de se presser, mais comme ce
n’est pas le cas, c’est inutile. À partir de là, deux interprétations
sont possibles : ou bien considérer que l’incendie serait le seul motif
nécessaire pour se presser (ou l’un des seuls : cf. Tu as un train à prendre ?),
ce qui choque l’expérience de l’urgence. Ou bien considérer que
l’incendie est une synecdoque spécialisante qui représente le genre
“absence de motif pour se presser” par l’une de ses espèces “il n’y a
pas le feu”. Et si l’on retient l’incendie plutôt que l’infarctus ou le
signal sonore d’alerte, c’est que l’incendie est, à travers cet énoncé,
reconnu conventionnellement comme un motif prototypique pour se presser
(en concurrence avec le train à prendre). Les divers motifs
prototypiques dont attestent certains énoncés liés ont tendance à tenir
lieu de tout motif pour le même acte : Il n’y a pas le feu signifie
qu’il n’y a aucun motif de se presser, Je ne mords pas,
qu’il n’y a aucun motif de se méfier de moi, etc. En fait ces
prototypes semblent bien spécialisés dans l’absence - et non dans la
présence - de motif (peut-on trouver des énoncés liés de motif pour
faire qui ne signifieraient que leur genre motivationnel ?)
Mais, vis-à-vis de certains actes, le
motif évoqué peut être monotypique : il vaut pour lui-même et il ne
vaut que pour lui-même. Du seul fait que je ne suis pas sourd il n’y a
pas de raison pour que tu parles, cries aussi fort, ou que tu te
répètes, du seul fait que tu n’es pas tout seul tu n’as pas le droit de
faire autant de bruit ou de te servir aussi généreusement dans le plat
commun. Ici les motifs évoqués (indiquant eux aussi l’absence d’un
motif pour faire) sont les seuls motifs associés aux actes dont il
s’agit, ils ne représentent pas un genre dont ils seraient l’espèce la
plus représentative.
2.1.2. Absence de motif
anti-orienté
Cette absence est évidemment dans la
subjectivité de l’interlocuteur, et elle est coupable :
(f) Tu n'as pas honte ?
(avoir honte serait un motif anti-orienté à ce que tu fais : un motif
pour ne pas le faire, tu agis donc sans motif pour ne pas agir ainsi)
Ça ne te fait pas
plaisir ?
Tu n’as pas eu ce que tu
voulais ? Ça ne t'a pas suffi ? (cf. Tu en veux une autre ?)
(f) On ne dit plus
bonjour ?
2.1.3. Motif co-orienté
de valeur négative
• motif de
valeur négative pour le locuteur
(f) La confiance règne !
Si tu as que des trucs
comme ça à me dire, hein ! ...
(f) C'est ma
(gueule + tête) qui (ne) te revient pas ?
(f) Tu m'espionnes ? Tu
te venges ?
C'est moi qui te fais
rire ? Tu te ((moques + fous) de moi + paies ma tête) ?
(f) De qui se
moque-t-on ?
• motif de
valeur négative pour l’interlocuteur
Tu veux ma main sur la
figure?
Tu veux mes doigts ?
Tu veux que je me fâche ?
Tu veux que je me lève ?
(f) Tu veux que je
t'aide ? Tu veux un coup de main ?
Ça te (fatiguerait +
écorcherait ...) de dire (merci + bonjour) ?
• erreurs de
l’interlocuteur
(f) Si tu crois que ça
m'amuse ...
Si tu crois t'en tirer
comme ça ...
(f) Tu trouves ça (bien
+ gentil + intelligent + drôle) ?
Monsieur se croit au
cinéma ?
Tu crois que c'est malin
? honnête ? obligatoire ?
Tu crois que j'invente ?
Tu crois que je vais me
laisser faire ?
Tu crois que je ne te
connais pas ?
Tu me prends pour un
imbécile ? Tu me prends pour un menteur ?
A qui crois-tu parler ?
Pour qui tu me prends ?
(f) Où tu te crois ?
Pour qui tu te prends ?
Qu'est-ce que tu te crois ?
Qu'est-ce que tu crois ?
• intentions de
l’interlocuteur
(f) Tu veux me faire
crever ?
Tu veux rendre tout
encore plus difficile ?
Tu veux faire mon
portrait ?
C'est pour moi que tu
dis ça ?
Tu essaies de me faire
peur ?
Qu'est-ce que tu veux me
faire dire ?
Qu'est-ce que tu
cherches ?
Qu'est-ce que tu
insinues ?
• divers
Tu attends le dégel ?
C'est tout ?
(f) Ça t'amuse ?
Tu es devenu formaliste ?
(f) Tu ne te prendrais
pas pour le centre du monde, par hasard ?
Où se croirait-on ?
Qu'est-ce qu'il y a de
si amusant ?
Qu'est-ce qu'il te faut ?
Qu'est-ce qu'il y a ?
(f) Qu'est-ce que tu
fabriques ?
Qu'est-ce que tu lui
trouves ?
Qu'est-ce que ça fait là
?
Qu'est-ce que ça
(signifie + veut dire) ?
Qu'est-ce que tu
racontes ?
De quoi (je me mêle + tu
te mêles) ?
2.1.4. Motif anti-orienté
• motif dont
l’effectivité est indépendante de celle de l’acte d’autrui
(f) On est en
république.
La république représente la liberté qu’elle est censée octroyer à
chacun de faire ce qu’il veut. Corollairement, la république interdit
d’interdire, et c’est justement par un acte d’interdiction que
l’énonciation de cet énoncé semble nécessairement motivée.
(f) Il ne faut pas t'en
faire. (f) Faut
pas te gêner.
Tu sais ce que ça peut
te coûter ?
Tu (fais + ferais) ça,
chez toi ?
Tu n'as rien oublié ?
Tu ne vois pas que j'ai
autre chose à faire ?
On s'est tout dit, non ?
(f) Quel âge tu as ?
(f) Qui est-ce qui
commande ici ?
Qu'est-ce que ça a à
voir ?
• motif anti-orienté
constitué par une condition de faisabilité pour le locuteur
Je puis opposer aux demandes d’autrui
que je fasse, avec plus ou moins de désinvolture, une infaisabilité
évidente, élémentaire, dont autrui ne serait même pas conscient, mais
qui devrait être de nature à le motiver de ne pas m’adresser cette
demande :
(f) Je n'ai que deux
mains. Je ne lis pas dans le marc de café. Je ne peux pas aller plus
vite que la musique.
Et si autrui ne veut pas que je fasse tel acte, je puis le soupçonner
de supposer pour cet acte des conditions de faisabilité
invraisemblables :
Il faut sortir de
Polytechnique pour savoir faire ça ? (un acte banal)
• motif dont
l’effectivité est dépendante de celle de l’acte d’autrui
- résultats
(f) Ça fait plaisir !
(Arrête) tu vas me faire
pleurer !
Tu auras bonne mine.
- évaluations
(f) Ça suffit ! C'est
bon. C'est malin ! Ça va ! C'est du (propre + joli) !
(f) Tu peux (toujours)
parler. (f) Tu
peux te moquer. Tu peux rire.
Tu en as de bonnes, toi.
Belle mentalité !
Ça fait sérieux !
Où tu vas ?
Qu'est-ce qu'il ne faut
pas entendre !
Qu'est-ce que tu as fait
?
(f) Qu'est-ce que c'est
que ça ?
(f) Qu'est-ce que c'est
que ce cirque !
2.2. Conditions de
faisabilité
La question de la condition de
faisabilité d’un acte ne se pose que pour un acte motivé.
2.2.1. Absence de
condition de faisabilité co-orientée
motif d’un acte de langage
(f) Qu’en sais-tu ?
Qu'est-ce que tu y connais ?
2.2.2. Absence de
condition de faisabilité anti-orientée
(f) Tu ne sais pas ?
Si tu savais alors que tu ne réponds pas, ton savoir serait
anti-orienté à ton non-acte. Ici ton non-acte se fait sans une telle
condition anti-orientée.
Tu dors ?
2.2.3. Condition de
faisabilité co-orientée de valeur négative
(f) Comment oses-tu ?
Il faut te le dire en
chinois ?
2.2.4. Condition de
faisabilité anti-orientée
On peut évoquer une infirmité ou une
incapacité d’autrui qui serait dévalorisante, et qui est
fausse, mais je ne vois pas comment expliquer autrement qu’autrui ne
fasse pas ce que je veux.
(f) Tu as perdu ta
langue ? Tu es manchot ? Tu es sourd (ou tu es muet) ?
Ça se voit pas ?
(f) Tu peux pas te
taire ?
(f) Tu ne peux pas
faire attention ? Tu ne peux pas ouvrir les yeux ?
Tu ne peux pas parler
(plus simplement + comme tout le monde) ?
On peut aussi signifier que l’acte
d’autrui est d’autant plus injustifiable qu’il est on ne peut plus
faisable, comme si autrui ne pouvait pas avoir de motif anti-orienté.
(f) Tu as une langue !
(f) Tu comprends le
français ?
Tu entends ce que je te
dis ?
Tu sais lire ?
2.3. Causes co-orientées
de valeur négative
Signifier que l’acte d’autrui est dû à
une cause plus ou moins dévalorisante c’est dénier à autrui la qualité
d’agent agissant librement en fonction de motifs valables. Les questions
Qu'est-ce qu'il y a ?
Qu'est-ce que tu as ?
sont ambiguës entre motif et cause. On peut les attester suivies d’une
cause : Qu’est-ce qu’y
a ? T’es malade ?
• causes essentielles :
(f) T'es pas un peu
cinglé ? Tu es fou ?
T'as la folie des
grandeurs ?
Qu'est-ce que tu as dans
la tête ?
Où (que) t'as été élevé ?
• causes accidentelles :
Ça te prend souvent ?
Tu es malade ? T’as un
problème ?
Tu as mangé du lion? Tu
as tes règles ?
Tu entends des voix ?
Tu es tombé du lit ? Tu
t'es levé du pied gauche?
T'es pas heureux ? Ça ne
va pas ? (f) T’es
pas bien ?
Qu'est-ce qui t'arrive ?
Qu'est-ce qui te prend ?
3. Appendice : note sur
les figures de conditions d’action
Certains énoncés liés appartenant au
champ sémantique du § 2 font apparaître des figures qui, contrairement
aux figures de phrase vues au § 1, ne peuvent s’analyser sans faire
référence à la sémantique exposée dans ce § 2. Des énoncés comme Tu te trompes de film, Tu me
pompes l’air, Tu te mets le doigt dans l’œil, ne sont que
des instanciations des locutions verbales métaphoriques se tromper de
film, pomper l’air, se mettre le doigt dans l’oeil, qui admettent une
certaine variabilité (personne, temps, modalité de phrase). Certains
énoncés liés appellent une analyse différente. Nous ne prendrons, dans
cet appendice, que quelques exemples.
Certaines phrases sont des assertions
positives fausses (ou ont, par figure, valeur d’une assertion positive
fausse) sans qu’elles aient pour fonction de signifier l’énoncé
contradictoire : ce ne sont pas des antiphrases. À première vue il
semble qu’elles représentent, par métaphore, un autre état de choses
condition d’action. Tu
as bu ! se présente comme la cause - accidentelle - de ton
acte. Dans son emploi lié, cette assertion ne signifie pas que tu as bu
(encore qu’elle ne puisse exclure complètement cette éventualité) - et
encore moins que tu n’as pas bu - mais que tu agis comme si tu avais bu
: ce qui est commun à l’état de choses figurant (“tu as bu”) et à la
cause réelle (?) est leur conséquence, à savoir que tu as un
comportement déraisonnable. Mais cette cause réelle n’est pas
précisément déterminable. En te disant Tu as bu ! mon
propos n’est pas de te signifier que tu agis sous l’influence de telle
cause ou autre condition d’action que je ne représente que par
métaphore, mais simplement de te signifier que ton comportement actuel
est “déraisonnable” : je représente l’effet par le prototype de sa
cause. On a donc affaire à une figure de phrase qui peut se définir
comme une métalepse métaphorisée . Même analyse pour
Quelle mouche te pique ?
“ton comportement est soudain déraisonnable”,
Vous êtes amoureux,
aujourd’hui ? “vous avez oublié quelque chose” (18).
C’est la conséquence - imaginaire - de l’acte d’autrui que l’on a dans
Il va pleuvoir.
“tu chantes faux”. Une première métalepse prospective (la conséquence
imaginaire pour sa cause) débouche sur une autre métalepse prospective
: la cause (“tu chantes faux”) devient le motif de l’acte “arrêter de
chanter”, qui est demandé).
D’autres assertions fausses peuvent
s’analyser comme des synecdoques. (Ferme
la bouche,) on voit ton fond de culotte se présente comme
une conséquence de “avoir la bouche ouverte”, mais cet énoncé de
conséquence n’a pas pour fonction de signifier que le fait de rester la
bouche ouverte a réellement des conséquences de valeur négative, dont
celle qui est évoquée serait l’expression hyperbolique et burlesque :
il semble qu’il s’agisse, comme dans Y a le feu ?
vu plus haut, d’extraire de l’état de choses évoqué le sème générique,
ici de “motif pour fermer la bouche”, que lui confèrent les conditions
d’énonciation, et que l’on ait une synecdoque spécialisante
hyperbolique, mais sans métaphore, puisque l’isotopie est en quelque
sorte préservée entre ce que l’on peut voir et ce que l’on dit voir. On
a une autre espèce du même genre de motif dans Ferme la bouche, tu vas gober
les mouches.
Dans Pleure pas, tu la reverras, ta
mère, qui ne s’adresse pas à un enfant, le motif évoqué
est une espèce du genre “absence de motif pour pleurer”, mais, du fait
qu’il présuppose que tu pleures parce que tu as (crois avoir) perdu ta
mère (cause prototypique des pleurs de l’enfant), ce qui n’est
évidemment pas le cas, cet énoncé se veut humiliant. Dans un genre de
motif isotopique aux pleurs, mais, cette fois, motif pour pleurer, on
a, tout aussi ironique et blessant, avec une fausse relation cause /
conséquence : Pleure,
tu pisseras moins.
Ces énoncés mériteraient un examen
approfondi qui dépasse le cadre de la présente étude.
Conclusion
Nous n’avons abordé ici qu’une partie du
vaste ensemble des énoncés liés, dans lequel les figures de phrase et
les représentations de conditions d’action couvrent d’autres secteurs.
En ayant recours à l’antiphrase le
locuteur se dédouble en deux instances locutrices, l’une, celle de la
littéralité de l’énoncé, qui se montre favorable à l’auditeur, mais
c’est un masque dont on sait qu’il n’est là que pour mieux représenter
par son contraire la seconde instance, la vraie, qui est malveillante.
Dans la question rhétorique, le locuteur fait à la fois la question et
la réponse, et en cela il laisse peu de place à son interlocuteur (19).
Lorsque le locuteur énonce des évidences on peut le soupçonner de
prendre son auditeur pour un imbécile, susceptible de bévues
grossières, à qui de telles assertions apporteraient réellement une
information. Bien que les figures de phrases étudiées n’aient
certainement pas à être définies globalement comme violentes et
qu’elles ne constituent qu’une dimension facultative du procès en
déraison, elles peuvent s’allier efficacement avec les procédés de
sémantique des conditions d’action pour produire un effet agressif
assez éloigné de la fonction de politesse dans laquelle on a pu voir la
principale motivation des actes de langage indirects. (20)
Notes
(1) La présente étude constitue une première application d’une
entreprise lexicographique en cours (Dicomotus),
présentée dans “Énoncés liés de motif”
(à paraître Mélanges Fónagy). Le corpus est ici constitué de tout
venant, mais surtout d’énoncés oraux plus ou moins familiers dont j’ai
commencé le relevé et dont je recherche des attestations dans le corpus
cinématographique.
(2) On voit incidemment (avec Il
faut te faire un dessin ?) que j’utilise une notion de
“représentation d’une condition d’action” qui n’est pas limitée à la
modalité assertive mais qui est à situer au niveau de ce que Searle
appelle l’acte propositionnel. Pour reprendre son exemple, il y a la
même proposition “Jean fumer beaucoup” dans les énoncés Jean fume beaucoup, Jean
fume-t-il beaucoup ?, Fume beaucoup, Jean ! ou Si Jean fume beaucoup,
etc. (Searle [1969] 1972 : 60).
(3) Ce pouvoir déniant un motif pour faire (“il n’y a pas de quoi”) est
à distinguer de celui de Tu
peux me supplier, “même si tu me supplies, je ne céderai
pas” : non pas “il n’y a pas de motif pour que tu me supplies” mais “ta
supplication n’est pas un motif pour que je cède”.
(4) “Vous avez
fait des folies ! ... Vous allez vous faire gronder !”,
à quelqu’un qui me fait un cadeau de quelque prix, est, pour Morier
(1975 : 565 citant Daninos,
Le Jacassin), un astéisme - une “civilité”.
(5) La figure porte sur la morpho-syntaxe marquant la modalité de
phrase et remplace ainsi une phrase par une autre. La notion de “figure
de phrase” permet ici un regroupement commode de trois phénomènes -
antiphrases, figures de modalité de phrase, évidences - qui sortent du
cadre classique du mot.
(6) Il en va autrement des assertions positives qui impliquent un
impératif négatif portant sur le même contenu propositionnel, comme Tu me fatigues.
(“tu me fatigues, alors arrête de me fatiguer”) ou, inversement : Tu n’as pas répondu à ma question
(“tu n’as pas répondu, alors réponds”) où l’impératif ne se substitue
pas à l’assertion mais s’y ajoute.
(7) Penser aussi au jeu de mot (d) Moi
c’est moi et toi [tetwa], où l’assertion suggérée par le
parallélisme se révèle être un impératif portant sur un autre contenu
propositionnel. On aurait ici une métaphore de phrase à base
phonologique (homophonie).
(8) Par contre on a plutôt une interrogation indirecte elliptique dans
(d) Si c’est pas
honteux ! (je te demande un peu ! + 0).
(9) C’est le présupposé qui est affirmé dans (d) Ça te prend souvent ? “il
arrive que ça te prenne”.
(10) Les questions totales portant sur l’opinion d’autrui [Tu crois
(pas) que <p>?] impliquent, à la forme positive [Tu crois
?], - p, et, à la forme négative [Tu crois pas ?], + p, conformes en
cela à la définition de la question oratoire.
(11) On pourrait parler de “questions neutres” (au sens précis de neuter “ni l’un ni
l’autre”) pour des questions totales négatives qui, certes, ont valeur
d’assertion affirmative, mais auxquelles il n’est possible à autrui de
répondre ni par oui ni par non : (d) Tu peux pas la fermer ?
(“tu le peux”). Si l’interlocuteur répond Si, il se met en
tort, puisqu’on lui reproche justement de parler, et s’il répond Non, il avoue ne
pas disposer d’un pouvoir élémentaire. (Comparer les réponses oui et
non à Tu as perdu ta
langue ?)
(12) Pour trouver une question totale négative à valeur d’impératif
négatif on peut citer, hors champ : Tu ne m’en veux pas ? (Allez ! +
Dis ! + 0) > Ne m’en veuille pas.
(13) On a une question alternative (disjonctive) à valeur d’impératif
dans(d) C’est pour
aujourd’hui ou pour demain ? “ que ce soit pour
aujourd’hui”.
(14) On a une question partielle donnant une assertion de valeur
positive déterminée en langue dans À
qui le dis-tu ? “à moi, qui suis bien placé pour le
savoir”.
(15) Il peut y avoir ambiguïté dans le sens impliqué, entre une
question qui implique une réponse de valeur négative et une question
qui implique la négation du thème : (d) Ça te mène à quoi ?
peut s’entendre “ça te mène à des conséquences de valeur négative”
(syn. On sait où ça
mène !) ou “ça ne te mène à rien”, “c’est sans
conséquence” (syn. Qu’est-ce
que ça change ?). Dans Qu’est-ce que tu veux (y) faire ?
on peut considérer que le sens “il n’y a rien à faire” s’obtient par
épuisement des solutions qui se révèlent toutes de valeur négative ou
du moins non-positives : “il ne peut être tenté que des actes n’ayant
pas de valeur positive, inutiles, ou pire”.
(16) En utilisant l’assertion pour ordonner, le locuteur ne laisse
aucune liberté à l’interlocuteur dans la mesure où il présente ce qu’il
demande comme étant pratiquement déjà acquis.
(17) Les différents sens de cet énoncé ont été étudiés par Milner et
Milner (1975).
(18) Je n’ai trouvé que cette seule cause qui soit de valeur positive :
elle s’adresse au client distrait qui paie son achat et s’en va les
mains vides. Cet énoncé reconnaît qu’il existe au moins une bonne
raison de déraisonner.
(19) Certaines questions ne permettent pas une réponse directe. Par
exemple, à la question Y
a le feu ? en principe on ne peut pas répondre oui
puisque cet énoncé lié ne s’emploie que lorsqu’il n’y a pas le feu, et
on ne peut pas répondre non parce que ce serait perdre la face en
reconnaissant qu’on se hâte sans motif, dans la mesure où ce “y a le
feu” métaphorise tout motif pour se presser. Le jeu du locuteur
consiste à laisser l’auditeur bouche bée, mais l’auditeur peut
répliquer autrement que par une réponse.
(20) Kerbrat-Orecchioni (1994) reprend à son compte et amplifie la
fameuse assertion de Searle ([1979] 1982 : 90) : “La motivation
principale - sinon la seule - qui conduit à employer les formes
indirectes est la politesse”, et ajoute, parlant de l’atténuation de la
menace pour la face du destinataire que constituent les formulations
indirectes de l’ordre, que “la même chose pourrait être dite de toutes
les formulations indirectes de tous les actes de langage” [je souligne,
MMB]. L’auteur conclut : “C’est ainsi que la théorie du “facework” et
de la politesse fournissent au linguiste d’efficaces principes
explicatifs de ce qu’il ne peut sinon que constater.”
Références bibliographiques
Fónagy, Iván (1982) : Situation
et signification, Amsterdam : Benjamins.
Kerbrat-Orecchioni, Catherine (1994), “Rhétorique et pragmatique : les
figures revisitées”, Langue
française 101 : 57-71.
Martins-Baltar, Michel (1994) : Analyse
motivationnelle du discours, Paris : Hatier-Didier.
Martins-Baltar, michel (à paraître Mélanges Fónagy) : “Énoncés liés de motif : le projet de
dictionnaire Dicomotus."
Milner, Judith, et Milner, Jean.-Claude (1975) : “Interrogations,
reprises, dialogue”, in Kristeva, Julia et al. (dir.), Langue, Discours, Société,
Paris : Seuil.
Morier, Henri (1975), Dictionnaire
de poétique et de rhétorique, Paris : PUF.
Searle, John r. (1969) : Speech
Acts, Cambridge : CUP; trad. fçse : Les actes de langage,
Paris : Hermann, 1972.